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FRANCISCO LEQUERICA

8.5.10

De la nécessité d'une théorisation nouvelle


Les aboutissements sociaux de la gauche comme de la droite ont laissé invalides nombre de leurs principes fondateurs, pour laisser place à une théologie économique et légale prédominante. Aujourd'hui les politiciens de la plupart des pays sont effectivement issus presque exclusivement de milieux économiques et légaux, tant à gauche comme à droite, et leur influence sur la politique a été décisive au moment d'en extraire l'idéologie. Il semblerait donc que ces modèles anciens soient épuisés, et qu'aucune de leur variantes ou hybrides n'ait réussi à freiner les vrais ennemis qui se dressent aujourd'hui: les extrémismes économiques, les extrémismes religieux et leur commune annihilation systématique de la culture humaine à travers un système complexe et calculé de loisirs et de compartimentations.

La stagnation de la politique n'est plus un secret: depuis l'anarchisme il y a un siècle et demi, on n'a pas assisté à la naissance d'un seul nouveau mouvement de pensée politique indépendante, inclassable comme déclinaison d'une idéologie existante, ni autrement que comme lui-même. Aussi la classe moyenne a grandi jusqu'à devenir le bouclier d'une nouvelle religion matérialiste et monétaire, qui a neutralisé la plupart des inclinaisons politiques pertinentes, et plongé l'humanité dans une asymétrie meurtrière des biens. Dans la foulée de ce qui arrive à être perçu comme une machinerie nécessaire et inépuisable, la diversité de tout ce qui est étranger à la machinerie elle-même est en train de disparaître de façon irréversible; et progressivement ce sont ces mêmes convertis qui vont y contribuer de leur plein gré en croyant faire un bien.

Quand il est question d'une machine dont il faut assurer le roulement perpétuel, les responsabilités personnelles disparaissent exceptant, bien sur, celles envers la machine. Or dans une démocratie tout droit acquis découle d'une responsabilité remplie, chaque voix en est une seulement dès qu'elle choisit de participer. Le non-sens est de constater la disparition de la diversité de pensée et le surgissement d'une apathie du choix comme conséquences directes d'une mise en œuvre démocratique: on aurait plutôt prédit les résultats contraires. Le fait est que tout modèle politique stagne de lui-même, mais la dégradation accélérée assez récente des mouvements politiques n'est attribuable qu'à l'avènement d'une nouvelle (ou ancienne) sphère de pouvoir invisible et détachée par le haut de la politique.

Fondamentalement, toute stratégie de domination mondiale doit commencer avec la mise de côté de scrupules et la création d'une mythologie de propagation qui substitue ou plie et au besoin déracine les disciplines existantes. La mythologie matérielle de l'argent a cet avantage sur la religion que ses attributs et conséquences sont tangibles et bien réels, et n'ont pas besoin de la médiation d'un élément artificiel comme la foi pour être constatés. La mythologie religieuse a justement ça: une bonne pincée du mystère et de l'aventure nécessaire pour nourrir un imaginaire humain sans toutefois stimuler sa créativité ni sa dissension; dans les mythologies matérielles ce rôle est tenu par les loisirs, les nouvelles technologies et l'art populaire. Les deux sont des extrémismes semblables ayant instauré leurs régimes disciplinaires exclusifs, leur machinerie particulière et universelle. De plus, ces deux machines se font la guerre: les formes universelles d'assujettissement et de coercition peuvent changer de visage, mais jamais de nature.

Si la politique, croulant sous le poids d'une effrayante numérocratie, continue à consentir son propre démantèlement, l'humanité pourrait se voir vite dépourvue des ressources requises pour faire front au plus grand péril d'une mondialisation à sens unique, et des conséquences d'une monopolisation croissante des biens et des appareils législatifs. Si la politique continue de se polariser sur le spectre artificiel et caduc de gauches et droites, non seulement elle s'éloignera de sa représentation et perdra davantage de crédibilité, mais elle sera trop fracturée et faible pour combattre un ennemi commun qui - lui - ne représente que ses propres intérêts démesurés et n'est ni connu ni plébiscité.

C'est pourquoi il est impératif de munir l'espace politique de nouvelles réflexions basées sur des considérations contemporaines qui étaient imprévisibles à l'heure des dernières coagulations de théorie politique. Sans doute des éléments de doctrines existantes pourront se retrouver parmi ces théorisations, car les ignorer serait appeler à la maladresse et l'erreur politique n'est pas trop souvent légère de dénouement. Mais ce qui semble s'imposer le plus est la réorientation des intellectuels, des experts, des critiques et des artistes vers la formation d'une pensée politique concrète, et leur remplacement des technocrates actuellement au pouvoir, qui gèrent plutôt les nations comme de vastes entreprises financières. Or la machinerie s'est déjà occupé de déprogrammer bon nombre de cerveaux utiles non seulement pour stopper leur initiative intellectuelle, mais aussi la motivation de participation démocratique active qui aurait pu amener d'autres gens au pouvoir.