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FRANCISCO LEQUERICA

13.5.10

La déresponsabilisation des masses


L'industrie tertiaire, le service, étant le pignon même sur lequel s'axe la survie structurelle du capitalisme, monopolise la presque totalité des actifs occupés (au moins dans les pays dits développés, mais aussi par sous-traitance dans les pays pauvres) et leur garantit un rôle social en échange. En créant des demandes pour des services toujours de plus en plus spécialisés, le pouvoir néolibéral a fini par hébéter la population dans une forme de dépendance institutionnalisée qui s'équivaut à une torpeur sociale.

Chaque service instauré représente la privation d'une liberté, connaissance ou expertise individuelle et le déplacement de cette responsabilité vers un autre individu ou groupe moyennant un échange validé par les deux. La symbolique de cet échange est la définition quasi utopique de l'argent, compromis de valeur commun dans un idéal réciproque et équitable. Ce nouvel individu ou groupe, qui est le service, n'est chargé que d'une responsabilité abstraite et transmutée: si bien la valeur de la responsabilité a été fixée au départ par son tenant original, celui-ci ne peut plus se faire valoir de sa responsabilité réelle, sa capacité même à résoudre ce type de problèmes s'en verra amoindrie et ultimement atrophiée, et le service ne saura représenter la responsabilité que comme quelqu'un d'étranger à elle.

En revanche, la responsabilisation des masses pourrait facilement entraîner une vague d'autonomie généralisée capable d'enrayer entièrement la demande pour la plupart des services, et aussi le rétablissement d'une santé sociale réussi par le rapatriement des responsabilités, de leurs natures intrinsèques et particulières, toujours différentes selon les circonstances. De tels courants de pensée ne sont pas sans rappeler une forme de régression vers la tribalité, or toute ressemblance ne doit être que passagère, considérant la leçon de notre passé cumulatif commun qu'il n'est pas souhaitable d'ignorer ni de contourner.

La cause directe de cette abdication des responsabilités et ultimement des droits est le déclin de la pédagogie comme valeur absolue du modèle social. La pédagogie est aujourd'hui moins un apprentissage du savoir accumulé dans le but d'avancement individuels et communs, qu'un conditionnement au statu quo inamovible; moins une déresponsabilisation utilitaire qu'un enseignement des responsabilités naturelles. Dans ce contexte, si la dévolution des responsabilités vers les masses est effectuée trop tôt, au moins avant que l'éducation ait eu l'occasion de faire à nouveau l'enseignement actif de l'initiative, le risque est une société à la fois sans services et sans qualifications pour assumer les tâches abandonnées.

Seulement quand ces tâches se verront à nouveau remplies par leurs détenteurs originaux, avec la connaissance et l'outillage nécessaires à leur exécution, pourra-t-on parler de modèles sociaux basés sur le partage équitable et l'autonomie. Autrement, la perte des droits civils est probablement à prévoir : la déresponsabilisation a mené du désintérêt au dégoût des masses pour leurs responsabilités et leur incapacité ou manque de volonté de questionner les préceptes de leur éducation. C'est le moment que tant de pouvoirs attendaient : les moutons se proclament fièrement et ne questionnent plus leurs menottes.

Aussi à craindre sera la difficulté additionnelle de récupérer ses responsabilités dans un contexte hostile à cette action. On sera alors dissuadé de poser tout acte autonome: dès la pensée manifestée sous toutes ses formes jusqu'au fait de construire sa maison de ses mains ou de cultiver sa propre nourriture. Déjà certains protocoles alimentaires, établis par de multinationales omniprésentes et toutes-puissantes, prétendent instaurer des prohibitions au niveau de l'agriculture domestique, fondamentale et millénaire. L'abandon de certaines pratiques agricoles pourrait alors aussi sonner le glas pour quelques espèces, végétales comme animales, et provoquer une dégradation de la santé humaine moyenne.