BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

28.5.10

Le trafic du Duende

Qui détient le duende quand? Voici l’objet du roman : le trafic du duende, comment a-t-il évolué dans l’histoire, la connue, l’oubliée au sein de la connue, de l’inconnue. La taxonomie biblique de la passation du duende. Une bibliothèque de et pour l’inspiration éphémère pour le perfectionnement de sa définition toujours évanescente.



C’est le même sort subi par le jeune Andreas Berlinger, Hanovrien de dix-sept ans. Au moment de la prise de la ville son cours de ballet était rendu au centre, la première ribambelle de bombes est tombée pendant l’adage, issu tout droit du temps lent de la neuvième de Dvořák. La plupart des élèves et, à la fin même la professeure pris la fuite par le grand couloir, hurlant aux saints de la sauver. Andreas et le pianiste polonais finirent ensemble l’adage, suivi de deux temps de révérence (mettant à l’évidence l’absence de la professeure), tandis que sur le trottoir près des bâtisses croulantes, des gens brûlaient d’être aspergés au phosphore. La fente du plafond s’était évidemment ramifiée et approfondie, et de nouvelles fissures se manifestaient sur le grand miroir, et le pianiste, qui avait la tête remplie de Curaçao Bleu de contrebande, dit à Andreas :
« Viens, on n’a plus rien à perdre », et fermait le piano avant de lui tendre la main doucement, et l’adolescent d’acquiescer sans un râle. Ils sortirent hâtivement, traînant chaussons, partitions, linge, et des articles oubliées, qu’ils revendraient sans doute. Dans le portique, un baiser, rien de trop. Ils sentaient la lourdeur prochaine du corps nouveau enfoncée dans leur propre pas, et instinctivement ils marchaient sur la même cadence, comme ils l’avaient fait quelques secondes auparavant dans leurs arts respectifs. Mais comme pour couper à court ce roman Harlequin, tout à l’entrée de la bâtisse, de celle qui avait jadis été la bâtisse de la si prestigieuse école de ballet maintenant à moitié en ruines, une balle sans doute perdue, ou dont la trajectoire avait été déviée par un dieu jaloux, vint frapper mortellement la tempe d’Andreas. Le bard a été laissé à lui seul une vingtaine d’années chantant sa détresse pour le grand plaisir morbide du dieu, mais sans doute aurait-il été éclipsé autrement par le génie de l’homme plus jeune, et son art ne se serait pas développé.



Lune noire : nos peurs se dissèquent. Nous sommes le XX/XX/20XX. Il a plu hier, la lune est neuve et elle nous manque. On a dressé un étendard féroce sur les coupoles au zinc bleu de la ville. Les plans de volume et de dimension ont été notablement altérés, un voile de manigance tombe sur les rues. On a frayé un second spectre, à la lueur du premier. On l’a découvert de nuit. Un autre enfant est mort sous le silence, et la pression de ses vaisseaux, l’ossature déjantée, dégarnie, en sont témoins. Quand c’est rendu que tu regardes dans le microscope, et tu vois les omega-3 en train de se piquer au crack, tu le sais que Monsanto faut que ça disparaisse.



Ce sont de braves virus qui nous encerclent, ils rentrent par des portes insoupçonnées de notre corps constamment exposé aux intempéries et aux corps des autres. Je pense que les citoyens du métro font partie intégrante de ma première étape littéraire, ou du moins qu’ils se soient frayés, un peu comme les virus, un chemin forcé jusqu’à altérer mon imaginaire. Je les trouve un peu furtifs ces virus, et je ne pense pas que je doive trop m’en protéger, mais il est clair que je ne lécherais pas certains endroits de la ville. Ce qui est définitivement à éviter c’est le vaccin : métaux lourds, cas de mort immédiate, contrats pharmaceutiques louches, vaccinations à deux vitesses avec deux médicaments différents, paranoïa médiatique; le chemin est pavé d’irrégularités. J’imagine la prochaine souche : la grippe du chevreuil. Les villes seraient envahies par des troupeaux de chevreuils et bisons, qui feraient comme des vampires avec les gens, les chats et les chiens, les rats et les ratons-laveur. Mais dans le nord, une race de chevreuils sauvages, bien adaptée au froid et à l’éparse végétation, survit indemne, et semble posséder une ruse génétique pour déjouer le virus. Ce sont les indiens qui le savent en premier, mais ils se demandent s’il est sage d’empêcher le cours de la nature, et se préparent à observer les bras croisés l’annihilation de l’homme blanc sur leurs terres d’origine, comme une sorte de vengeance. Trop cool.