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FRANCISCO LEQUERICA

7.5.10

L'Émancipation de l'amateurisme


L'envergure des sciences exactes, et la complexification unidirectionnelle de leurs propos, amène vers la fin du XXe siècle une réaction contre la technocratie et contre le sérieux: c'est l'avènement de l'amateurisme. En apparence inoffensive, cette prolifération du hobby n'avait au départ d'autres conséquences que l'apparition d'une nouvelle fenêtre d'accessibilité vers maintes zones de la connaissance humaine devenues trop difficiles à percer. Il était désormais possible de se divertir là où d'autres œuvraient à grandes peines; on pouvait séparer les aspects désagréables ou encombrants d'une discipline (pourtant intégrales à sa définition et à son essence) et éliminer le facteur risque de beaucoup d'entre elles. Restait enfin une version fade et réduite de la discipline originale, toutefois capable de transmettre une certaine joie reliée à sa pratique, mais incomparable à la vraie.

La technologie digitale et la révolution des satellites et du transport ont entraîné une déferlante de ressources pour amateurs de tous avatars: c'est à ce stade qu'on peut parler d'émancipation. Or la qualité grandissante de ces ressources a transformé en peu de temps le rôle social du hobby, pour lui octroyer souvent une crédibilité plus large que celle accordée à la discipline établie. Dans certains domaines, particulièrement ceux où la notion de risque est inexistante ou bien négligeable, il est maintenant plus difficile pour les professionnels de s'employer que pour les amateurs avertis et munis des nouvelles technologies. Ainsi l'Art est définitivement le domaine le plus profané où se meuvent le plus grand nombre d'amateurs, devenus effectivement des imposteurs supplantant la labeur des professionnels.

Le problème de créer de l'art véritable aujourd'hui est l'imposture, et le monopole des ressources et véhicules de création par les imposteurs. La nécessité de définir ou de valider un art véritable s'est imposée par l'émancipation sociale et psychoaffective des imbéciles. C'est que le pouvoir d'acquisition n'est pas allé de pair avec une disponibilité grandissante de l'éducation et de la culture. Le meilleur ami des imbéciles a été le courant électrique: il a démocratisé les erreurs et galvanisé les mentalités étroites en leur donnant une voix. On a mis à leur portée l'œuvre possible, sous une touche programmée, pour que cessent leurs voix intérieures qui leur rappelaient leur médiocrité rampante. L'effort d'une pertinence n'est plus requis au milieu d'une pollution démocratique qu'on nomme art sans hésiter.

Suit le drame de la dévalorisation des professionnels, en grande partie responsables du couronnement de cet amateurisme, et qui devraient rester les véritables arbitres de leurs domaines, mais qui récidivent par contre avec leur geste d'autruche, complexifiant davantage leurs déboires vers un élitisme aride et encombrant. Ainsi non seulement donnent-ils raison à la mouvance des usurpateurs de leur métier, mais ils ankylosent par leur hermétisme malsain leur métier même, compromettant le futur de celui-ci. Aussi la prise de position des professionnels par rapport à cette fleuraison d'autodidactes unidimensionnels laisse souvent à désirer, étant plus souvent qu'autre insuffisante, timide ou absente, bien qu'on reconnaisse généralement le problème en privé, loin du compromis social. Au nom de la démocratie même qui éclipse leur voix et nivelle par le bas leur discipline, ils se taisent.

Non seulement a-t-on disloqué les disciplines, mais la capacité critique de la masse s'est vue happée par le même biais, la laissant incapable de reconnaître le vrai et le faux. De plus, un protocole incroyable est mis en place autour de l'amateurisme qui protège justement les aspects les plus néfastes de son émancipation: la démocratie passive. L'expertise n'est plus un atout: tout expert peut discréditer un amateur et faire l'unanimité du milieu professionnel, mais lorsque le contraire se produit, c'est avec l'amateur que la masse s'identifie, et c'est la masse qui silence l'expert par le nombre; ce n'est plus l'expert qui guide la masse par la sagesse et l'expérience.

L'aspect le plus dérangeant de cette usurpation est que les amateurs les plus performants se donnent à fond dans leur profanation socialement acceptable: ils mettent dans leur activité ou création de pacotille jusqu'à la dernière larme de leurs sensibilités appauvries. De les critiquer devient une attaque émotionnelle au premier niveau à leurs yeux, et ils se défendent avec tout le poids du déraillement. La transformation est souvent complète: l'amateur est devenu professionnel, et pousse l'expert au chômage. Il est vrai, l'amateur a pour son activité toute la passion qui manque à l'expert, lui institutionnalisé, bureaucratisé, menotté, et aussi demande-t-il moins en échange pour évoluer. C'est pourquoi, si la tendance continue de bon train, une fin à l'Art est de prévoir bientôt, ou du moins une prorogation importante vers un futur éloigné.

L'amateurisme a aussi entraîné son lot de professionnels manqués, qui pullulent dans les institutions satellitaires à certaines disciplines, notamment aux universités et aux centres d'enseignement professionnel, et qui administrent lesdites disciplines en guise de monopole. Au moins ces amateurs n'usurpent pas la matière directement, mais ils infestent le milieu de leurs turpitudes maladroites et ultimement causeront l'asphyxie du milieu et sa probable démise. En revanche, s'annoncerait possiblement alors une vraie renaissance pour la plupart de ces disciplines puisque - sorties des institutions - elles pourraient se régénérer à l'extérieur en retournant au principes naturels de l'enseignement: apprentis et maîtres, artisanat. Rééduquerait-on alors mieux l'intuition, apprendrait-on le naturel, pour abolir les tabous de l'enseignement contemporain? Faudrait-il alors souhaiter le pire pour avoir mieux?