BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

23.5.10

Pièce Radiophonique Inconcluse (2003)

Dramatis Personæ
OPPENHEIMER
FASSBINDER
CHARLOTTE DE CORDAY
NOSTRADAMUS
JOSH HARTNETT
ALMA MAHLER



SCÈNE I

Fassbinder :
Elle n’en à rien à brûler, la nuit. Rien qu’elle n’ait pas brûlé de sa propre gueule…mais de son propre gré, de son propre jeu, de son propre aveu, elle les aura tous brûlés, pour qu’après l’aurore leur ait épongé le front. Parce qu’elle te manque de ton propre sommeil, parce que tu ne vois que le jour et la cécité de son soleil.

Nostradamus : Aucun dialogue n’est possible avec toi en ce moment. Les hystéries qui nous rapprochent du jour nous menottent aussi.

Charlotte :
(elle fait soudainement irruption) Avez-vous vu Marat?

Oppenheimer : Ha! Ha! Ou le Marquis de Sade tant qu’à ça!

Nostradamus : Tu dors. Tu ne vois plus la nuit.

Fassbinder :
Tu te détournes à l’aveuglette, les tirs te frôlent, les as-tu jamais vus?

Nostradamus :
(riant) Oui…oui…

Charlotte :
Hé…vous l’avez vu Marat?

Fassbinder : Ces instants m’ont toujours semblé se dévier de la trajectoire du temps, ralentir puis accélérer…

Nostradamus :
(agréant, en même temps) …puis accélérer…

Fassbinder :
…en même temps.

Nostradamus :
J’avais pondu autrefois le concept de l’existence d’un « angle » temporel, un angle auquel nous plongeons en tout moment, dans le temps, et qui est, bien sûr, variable.

Oppenheimer :
C’est une belle hypothèse, docteur.

Fassbinder :
J’approuve. C’est une joyeuse impression que j’ai éprouvé…

Charlotte : (interrompant) Hé…hé-ô…vous l’avez t’y vu ou non, là?

Oppenheimer : Mademoiselle, vous êtes franchement fatigante, vous faites irruption dans le cours de l’histoire…

Charlotte :
Mais je vous assure que c’est tout à fait mon but, mon cher monsieur!

Fassbinder :
Enfin, taisez-vous, bon sang!

Charlotte :
Non!

Oppenheimer :
Mademoiselle, on vous exhorte de vous taire!

Charlotte : Je n’ai pas du tout l’intention de ce faire!

Nostradamus : Laissez-moi faire, M. Oppenheimer, M. Fassbinder…Charlotte) Votre nom, mademoiselle, puis-je le savoir?

Charlotte : Charlotte de Corday, et vous, vous êtes?

Nostradamus : Michel de Nostradame. Et maintenant, Charlotte, regardez attentivement ce pendule…(effets d’ « hypnose », cloche, harpe, etc.)…c’est ça…suivez-le…ne le quittez pas des yeux…c’est ça…c’est ça…maintenant vous vous sentez plus lourde et engourdie…

Oppenheimer : Mais…ça marche!

Nostradamus :
…de plus en plus fatiguée, plus fatiguée…plus fatiguée…et vous tombez dans un sommeil très profond…très profond…(2 temps)…voilà.

Oppenheimer : Je suis franchement impressionné, ébahi par votre exploit, M. de Nostradame; scientifique que je suis, mon scepticisme m’empêche très souvent de croire à la possibilité de telles prouesses.

Nostradamus : Mais je vous en prie, M. Oppenheimer, vous avez sûrement réussi des exploits bien plus substantiels….comment dire?

Fassbinder :
(entre les dents) Des exploits et des explosions…

Charlotte : Vous êtes Jacobins?

Fassbinder : Mais elle se tait jamais? Même hypnotisée? Tu m’gosses…

Nostradamus : Mais que voulez-vous, ignoble esprit?

Oppenheimer : Métamucil! (substituer le nom d’un laxatif bien connu sur le marché)

Fassbinder : C’est quoi ça?

Oppenheimer :
‘A m’fait ben chier!

Charlotte :
Je cherche Marat pour venger les Girondins.

Nostradamus : Marat? De quel époque tu surgis, esprit? Je t’invoque, Ô!

Charlotte : Le dix-huitième…

Oppenheimer :
(rires énergiques) C’est pour ça!
Fassbinder :

Fassbinder : Gang d’illuminés! Vivent les siècles obscurantistes!

Oppenheimer :
Gang d’idéalistes éperdus! Le peuple ne veut pas être éduqué!

Nostradamus : Siècle d’encyclopédies, de têtes détachées!

(Bruit tonitruant, Charlotte crie.)

Oppenheimer : Qu’est-ce que c’était que ça!?

Fassbinder : Ah…ça? Non...c’est juste un autre sapin Québécois qui vient de tomber.

Nostradamus : Ah…Nouvelle-France?

Fassbinder : Non. Québec. Comme dans Bolduc.

Oppenheimer : Comme dans Conrad Black.

Nostradamus :
Je ne vous suis plus…

Charlotte :
Je vais vous poignarder dans l’oreille, vous…!

Nostradamus :
Qui ça, moi?

Charlotte : Naah, pas toé…l’autre, le coké là…à barbe…

Oppenheimer : Mademoiselle, vous parlez de Rainer Werner Fassbinder, veuillez lui devoir un peu de respect!

Fassbinder : Ça ne me dérange pas, je suis un bas fond moi aussi, un rat dans une cage de miroirs.

Charlotte : M’a’t’poignarder dans l’oreille, choisis laquelle!

Fassbinder : (ironique) J’ai tellement la trouille, tu sais…

Nostradamus :
Mais vous ne cherchiez pas Marat, vous? Pourquoi vous voulez tuer Fassbinder?

Oppenheimer : Oui puis vous n’étiez pas hypnotisée?

Charlotte : (coupante) Ç’a pas l’air…

Oppenheimer : J’aurais dû m’en douter de ces pratiques non-orthodoxes…

Fassbinder : Pourtant tantôt elle avait l’air sonné. Qu’est-ce que vous me voulez?

Charlotte :
Je dois venger les Girondins et assassiner Marat, et vous, monsieur, vous essayez de m’en empêcher!

Fassbinder : Moé? De qui vous parlez? Et c’est qui Marat?!

Oppenheimer :
(encyclopédique et froid) Jean-Paul Marat (1743-1793), homme politique français. Médecin, il se lance en journalisme en 1789, puis devient député de Paris à la Convention, obtient le vote qui tue Louis XVI, et fait chuter le groupe des Girondins, puis il se fait assassiner par une admiratrice des Girondins…

Nostradamus : Alors, Mademoiselle, Marat est déjà mort.

Fassbinder :
Vous n’aurez point besoin de le re-tuer.

Charlotte : Salauds!!

Oppenheimer : Mais elle pense sûrement qu’elle ne l’as pas encore tué…

Charlotte :
(hystérique) Non!! Nooon!!!

(Chahut, cris de « arrêtez, mademoiselle! », Charlotte subjugue les trois.)




SCÈNE II

Josh : Je deviens alcoolique par choix (je hais l’alcool). C’est à la mode de s’oublier, de s’édulcorer. J’ai envie de voir un avion s’écraser…

(Bruit de collision d’avion)

Josh :
Ah…tiens!

Alma :
(soupirant) Comme vous êtes beau, Josh!

Josh :
Problèmes esthétiques? Aliénation du désir? Allô je suis un célluloïde…

Alma : Ah mais ce n’est pas grave, vous faites rougir quand-même…

Josh : Vous êtes pas engagée?

Alma :
Engagée?….naah…

Josh : Alors votre bague?

Alma : Je suis veuve.

Josh : Excusez…

Alma :
Il n’y a pas de quoi.

(Bruit de collision)


Alma : Oh mon Dieu! Quelle horreur!

Josh : Quoi? Ah…c’est le deuxième aujourd’hui. C’est ce qui donne ce lugubre teint nucléaire au ciel.

Alma : Mais! Comment pouvez-vous rester si impassible!? Des centaines de personnes viennent de périr devant nos yeux!

Josh : Pantoute…

Alma : Mais si! L’oiseau de métal, là-bas, vous ne l’avez pas vu? Ni entendu?…Mon Dieu, mais pauvres gens…

Josh : Mais je vous dis que non, madame, personne n’est mort! Ce sont des tests de collision aérienne faits avec des clones, pour calculer comment AMÉLIORER, rendre PLUS ÉFFICACE et PLUS RENTABLE l’aviation civile.

Alma :
Je regrette mais je ne vous suis plus…

Josh :
En tout cas, madame, inquiétez vous pas. Rien de mal ne vous arrivera…

Alma :
Ah, Josh! Comme vous dites ces mots, quel délire guttural, ces rondeurs, ces attaques précises qu’exerce votre langue afin d’articuler des niaiseries comme ça.

Josh :
Mais vous me flattez, madame. Merci.

Alma :
De rien, Josh. Tu mérites beaucoup car tu es beau.

Josh : Je suis beau et RENTABLE.

Alma :
Vous êtes en spécial?

Josh :
Comment?

Alma :
Vous vous sentez spécial?

Josh : Euh…oui, des fois je fais des voyages astrales au-delà de l’écran, j’ai l’impression d’en sortir.

Alma : Ah, que c’est mignon, pourtant vous êtes bel et bien toujours là-dedans.

Josh : euh…oui…

Alma : C’est ce que je me disais…

(Bruit de collision)

Josh : En v’la un autre! Y’sont ben partis. (1 temps) Puis, vous êtes une veuve célèbre?

Alma :
Mon mari fut Gustav Mahler, le grand compositeur!

Josh :
Ah…jamais entendu parler….

Alma : Quoi!? Vous n’avez jamais entendu parler de Mahler?

Josh : Non.

Alma : C’est inouï! Je n’aurais jamais imaginé une telle inculture de la part d’un si bel homme.

Josh :
À quoi ça ressemble?

Alma : C’est la plus belle musique du monde! C’est des symphonies gargantuesques pour combattre la mort.

Josh : C’est quoi ce mot là?

Alma : Gargantuesque?

Josh :
Non… « amort »?

Alma :
Amor? Je n’ai pas dit…

Josh :
(interrompant) Ça voulait pas dire « amour » en espagnol?

Alma : Non! Enfin oui…mais j’ai dit LA….MORT.

Josh : C’est quoi ça?

Alma :
Quoi!?

(Bruit de collision suivi de silence.)

Alma :
Enfin vous êtes immortel?

Josh :
Je comprends encore pas votre mot « weird »…

Alma :
Votre vie achèvera-t-elle un jour?

Josh :
Madame : ma seule condition c’est d’être beau. Je ne sais pas si ça va finir un jour, ou même si ça a commencé un jour. De toute façon, un bon lifting…

Alma : Ah oui ça a commencé un jour, longtemps après que mon mari soit mort.

Josh : Vous me posez des questions étranges, quand même.

Alma : Ces questions n’ont jamais frôlé votre esprit le moindrement?

Josh :
Ce sont des choses qui m’échappent. Je dois avouer que je n’y ai jamais pensé.

Alma : Et le ciel qu’il a ici, et que vous me décriviez tout à l’heure, ce ciel nucléaire, lourd, orange dollarama, lui là, a-t-il eu un début?

Josh :
Peut-êt’ ben, tsé…

Alma : Je vous assure, Josh, que tout commence, il ne faut rien manquer!

Josh :
(gaillard) Je commence à manquer de souffle…

(Il l’embrasse fugacement.)

Alma : Vous manquez de pertinence, mais ça c’est une toute autre chose. Puis lâchez l’alcool. Votre haleine est rude, Josh, vous maîtrisez votre hygiène buccale difficilement?

Josh : Ah…c’t’une passe, c’t’une passe, à rien…excusez, madame Mailer.

Alma :
C’est Mahler! MAH – LER!

Josh: OK, d’accord, c’est VOTRE ler. Mais c’est quoi un « ler » au juste?

Alma :
(l’actrice - ou acteur - doit sortir totalement de son personnage pour cette réplique) Un ler? Un ler c’est l’un de ces cossins là, tsé veux dire le truc, genre de patente à gosse de machin, avec des (gesticulations et bruits de bouche absurdes) là puis là, tsé veux dire?

(Bruit de collision.)


Josh : Oh, tiens, un autre!

(...)