BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

19.6.10

Carnet de rêves III

Essai d’enchaînement de plusieurs rêves très rapprochés dans le temps

LE DÉCÈS ACCIDENTEL DU PÈRE DE TRENNES ET SES CONSÉQUENCES

1er JANVIER 2007

Tout a commencé quelque part en campagne, à l’orphelinat sur la falaise. C’était une vieille construction qui surplombait une falaise de plus de 200 mètres, à la façon des maisons pendantes de Cuenca. En haut de la falaise, à l’étage supérieur de l’orphelinat (qui était l’étage d’accès à l’immeuble se déroulant vers le bas), immense, s’étendant sur des centaines de mètres, il y avait donc un chemin de terre. Tout y sentait le dix-neuvième siècle, et il n’y avait rien d’autre que des arbres à perte de vue. L’orphelinat était religieux, et je ne sais plus qu’est-ce que je faisais là, mais je suis assez certain de ne pas avoir fait partie de l’établissement. Je crois qu’il y a eu une rixe entre quelques garçons, possiblement autour de quelques objets étant tombés en bas de la falaise dès l’un des balcons, suite à un jeu.

Il y avait le Père de Trennes (personnage de Peyrefitte totalement dépourvu de son contexte). Il était sans visage. Il était tellement furieux avec l’un des garçons qu’il l’a forcé à s’installer sur son tracteur. Il l’a tiré par le bras et l’a assis sur le vieux tracteur ouvert, et a démarré avec un tintamarre. Personne ne savait où il l’amenait, mais il voulait clairement le punir. Il roulait tellement vite que, à la première courbe, le tracteur a débordé incontrôlablement la haie de protection pour tomber en bas de la falaise. On a tous couru derrière le tracteur avant même qu’il ne soit débarqué de la route, craignant le pire. On est arrivé à temps sur le bord pour les voir périr en bas, lui et le garçon. Ils étaient défigurés. C’est comme si ces morts avaient fait déclencher quelque peur incroyable, quelque cataclysme qui ne s’est jamais défini. On a su immédiatement qu’il fallait partir. J’étais accompagné d’autres gens, amicales certes, comme presque toujours dans mes rêves, sans être sûr de qui il s’agissait, peut-être d’autres garçons de l’orphelinat. Toutefois on est parti en camion dix-huit roues, vers le sud.

On est arrivé dans une ville nord-américaine vers le crépuscule : c’était peut-être Boston ou Philadelphie, assez ample, avec des longs boulevards et des parcs, un peu comme le premier projet de ville de Washington. Il y avait beaucoup d’édifices historiques, et ils étaient tous assez distants d’entre eux. Il y avait aussi une sensation nettement fin années cinquante dans le paysage urbain. Les lumières de la ville avaient commencé à s’illuminer. On cherchait un lieu pour stationner l’immense camion. J’ai tourné vers le quartier industriel, qui ressemblait vaguement à l’Îlot Fleuri, à Québec, en dessous des échangeurs, d’immenses poutres de ciment. Il n’y avait presque aucun trafic dans cette ville et cela semblait étrange; il commençait à faire noir. J’ai stationné le camion. En sortant j’ai aperçu un beau blond de dix-sept, dix-huit ans. Il était implacablement beau, mais il était habillé de façon assez sale, avec un veston militaire. Il rappelait vaguement Rimbaud et son intelligence était indiscutable. Il venait de se brouiller avec une jeune fille en jeans, qui était partie aussitôt vers le maigre secteur résidentiel au-delà des poteaux, où les maisons étaient délabrées, et dont chaque fenêtre était plongée dans l’obscurité.

On a commencé à parler. Il parlait aussi avec mes amis. Il s’est baissé les pantalons un peu, exhibant sa queue, assez petite et qui courbait vers le haut dans son érection. Immédiatement je me suis précipité pour lui faire une fellation. Il semblait surpris que je veuille la lui faire, mais a tout de suite approuvé mon geste. J’ai mis toute sa queue dans ma bouche, mais pas pour longtemps. On s’est dit qu’on garderait le meilleur pour plus tard. Il a remonté sa braguette et s’est boutonné. Il semblait évident qu’il serait notre guide. Alors, presque surpris, comme s’il s’en était pas rendu compte avant, il nous a dit de détacher la remorque du dix-huit roues, très urgemment. « Mais vous êtes fous, non!? », s’exclamait-il. Cela semblait une erreur primordiale, qu’on avait commis. Selon lui, on aurait seulement dû déplacer la carlingue.

La raison pour laquelle on était là: on devait sauver notre peau. Quelque cataclysme qui est resté inconnu tout le long du rêve nous menaçait. En fait, tout le monde devait sauver leur peau, mais on n’a jamais pu savoir de quoi il s’agissait, même si dans le rêve on le savait tous. Il y avait de la police partout. Je pense que la sensation du danger était associée à un phénomène paranormal, comme des vampires, ou les zombies; mais il n’y avait aucun indice précis. Tout le monde, dans la rue, avait peur. Personne ne nous parlait, et tous se pressaient vers les églises, nombreuses, dont les clochers étaient en train de sonner sans cesse depuis notre arrivée. La nuit cependant ne finissait pas de tomber. Le seul qui nous avait adressé la parole, et qui semblait soulagé qu’on la lui retournât, était le blondinet. Il semblait connaître la façon de s’en sortir, mais était également épeuré. Il nous a dit qu’il fallait dormir dans les églises, professer la foi chrétienne. Lui-même semblait complètement retiré de tout dogmatisme ou religion, et il nous assurait qu’il dormait déjà depuis des mois aux clochers de la ville, mort de peur à la pensée de pouvoir être atteignable par la menace.

On a avancé, guidés par lui, vers la rue principale par où l’on était passé avec notre camion. Cela semblait une promenade angoissante du dimanche, très semblable à la peinture de Munch sur la Karl Johanstrasse. Les gens ne se parlaient pas entre eux, mais semblaient entamer les préparatifs finaux pour un événement annoncé depuis longtemps. Personne ne nous retint. Au loin, on a laissé le camion, et l’on voyait, à chaque terrain de parking, des familles entières de rennes prostrées en groupe sur le sol jonché de plaques de glace. Personne ne s’approchait des rennes : ils n’était vraisemblablement pas la menace en tant que telle, mais il devaient être infectés, ou être l’une des conséquences irréparables de la menace. On nous assura que tous ces rennes, en apparence inoffensifs, étaient très dangereux, et que sous aucun prétexte devait-on les approcher. Les lumières des autos de police et des églises - celles-ci plus jaunâtres mais sans chaleur - contribuaient à l’atmosphère réverbérative de la ville. Le blondinet nous en signalait enfin une à notre droite (l’extérieur : l’église au coin de Mont-Royal et de Bourbonnière; l’intérieur : l’église dans le film CRAZY) et l’on y entrait. Il y avait beaucoup de gens qui s’empressaient aveuglement pour entrer aussi, comme pour toutes les autres églises.

Dans le portique, un chahut étrange se faisait ressentir. On a sous-entendu une conversation : le prêtre de cette église ne tolérait vraiment pas les infidèles. Si nous y rentrions, on risquait donc de découvrir que nous étions pas des chrétiens. À l’intérieur, les gens se ruaient sur les bancs où des grands groupes se formaient déjà. Les gens priaient à haute voix, indistinctement, quelques-uns seuls, mais la plupart dans ces groupes qui se hasardaient aussi dans les allées. J’ai remarqué qu’on avait perdu le blondinet : il se dirigeait sûrement vers le clocher, seul, pour essayer d’y dormir. Le va-et-vient des gens, hautement transportés dans leur délire religieux, était presque insupportable. Dans les allées, dans le jubé, partout, tous semblaient s’attarder à une tâche importante, qui demandait toute leur attention. Il y avait au moins une demi-douzaine d’organistes, et les petits orgues sur lesquels ils jouaient étaient situés partout, à des endroits invraisemblables de l’église. Tout le monde chantait dans une transe désespérée: c’était comme si la fin du monde arrivait à grands pas. À ce moment, nous nous sommes mis à avoir peur qu’on nous démasque. Il me semblait que nous étions peut-être nous-mêmes responsables de la menace, ayant amené le dix-huit roues en ville. Les corps du Père de Trennes et du jeune garçon, morts à l’orphelinat, étaient-ils dans la remorque? Tout était flou : nous nous sommes mis à sortir des instruments de musique de leurs caisses afin de mieux dissimuler notre présence au milieu de ce délire. En effet, il semblait, d’après ce que le blondinet nous avait dit, que la seule issue à la menace était d’être dans les églises. Je ne savais plus dire si cette menace n’était pas moi-même, et j’attendais juste que les fidèles s’en rendent compte.

J’ai voulu sortir alors. Impérativement. Pour le faire j’ai du prendre plusieurs rames de métro. Il me semble que c’était le métro de Madrid, mais c’était tellement immense - en fait grand comme le Web, mais c’était des changements constants de voie qu’il fallait faire(et dans les attentes, Paris, Londres, NY, et d’autres métros impressionnants), et à chaque fois passer par une douane aéroportuaire, et devoir passer nous-mêmes sous les rayons et sur les rails, sans trace de bagage ni de billet, et de continuer, continuer, continuer. Toujours ce foutu métro, je voulais sortir. Il avait des espaces immenses entre les stations aussi à la verticale, or les lignes et les tracés venaient et allaient vers toutes les dimensions. À un moment du voyage, cette fois oui, dans un vieux wagon de métro (style de celui de Madrid en vigueur sous Franco) avec l’ampoule qui perd constamment sa tension pour la regagner aussitôt, avec un tremblement frêle du courant, nauséabonde, il y avait des hommes derrière des journaux qu’ils ne lisaient pas. J’étais compressé contre le coin du wagon. À un moment j’ai eu conscience de devoir prendre un avion (vers où?). Les gens, tout le long du voyage, se succédaient sans visage à un rythme haletant, en toutes sortes de directions. Je voulais sortir, toujours, mais je ne désespérais pas complètement. Impression de visage grincé, d’omoplates contractées, de malaise, de froid peut-être.

Puis je l’ai fait : je suis sorti par une trappe. J’avais aperçu une femme, d’une élégance et d’une beauté presque aquilines, habillée en costume des années trente, accoudée sur une passerelle supérieure, que j’observais selon mon train (invisible, cette fois, à cette correspondance) arrivait à une station. Cette femme m’a permis, par sa particularité, de fixer le flot débordant de mouvement autour de moi, et j’ai vu la trappe. On ne s’est jamais parlé. Tout le long du voyage j’ai été seul.

La trappe donnait sur l’extérieur. Il faisait encore nuit, un peu plus peut-être, mais pas plus que quelques minutes dans la lumière de la ville nord-américaine dont j’avais quitté l’église. Impression d’avoir voyagé très longtemps et très loin, sans avancer beaucoup. Je ressortissais d’une bâtisse à l’architecture Gaudienne, magnifique. La trappe était invisible dès l’entrée principale, qui était pleine de lumières de cinéma, avec un tapis rouge dérobé à son entrée - je n’ai pas été aperçu. Devant moi, une bâtisse de trois étages au milieu d’un stationnement. Il n’y avait pas de rennes. Il faisait quand même beau ici, une plus belle température. Derrière, un secteur résidentiel européen, années soixante-dix. J’ai marché vers le stationnement, d’un pas modéré. Apercevant une Citroën 2CV, ou deuche, jaune AZL, très délavée, je l’ai reconnu instantanément comme étant ma voiture. J’avais en effet les clefs. Lorsque tout semblait normal, et que j’avais accepté que cette voiture était à moi, et que je pouvais la prendre, mes amis sont apparus aussitôt, déjà assis dedans, tels que je les avais laissés à l’église.

On s’est débattu sur qui devait chauffer. On m’a demandé si j’avais un permis. J’ai dit que oui (tout en sachant que je n’en avais pas), mais j’ai fini par céder la place. Je ne connais toujours pas l’identité de ces amis. C’est alors qu’est passé un convoi d’adolescents irakiens, chemises blanches et vieux shorts. C’est alors que tout me semble évident : j’étais à Bagdad (j’ai su en me réveillant que Saddam Hussein venait d’être pendu). Les gars portaient des instruments comme des trompettes (les sons semblaient venir néanmoins d’ailleurs) et des grosses-caisses attachées avec des cymbales : ils défilaient et chantonnaient. L’un tenait une bannière. Un autre me parut beau, c’était le dernier. J’ai voulu oser lui toucher l’épaule pour lui regarder le visage : il s’est tourné. Ses yeux étaient verts et pénétrants. Je lui ai dit : « tu as les yeux les plus beaux que j’aie jamais vu ».


LA SCÈNE AVEC LA COMTESSE ET XOPHE GOTYÉ

30 DÉCEMBRE 2006

J’étais dans un bordel circulaire, immense. C’était un immense couloir en cercle de trois mètres de haut par deux de largeur, gothique, entièrement en velours kitsch boutonné et drapé, aussi les murs et le plafond si haut. Il y avait des portes, immenses aussi, contreplaquées en or et décorées de toutes sortes de statuettes gothiques. Le cercle était si immense qu’il n’y avait pas moyen d’avoir l’impression d’avancer en avançant. Ça devait prendre dix minutes d’en faire le tour. Je me sentais comme un nain. Je savais que chacune de ces portes-là donnait sur un sauna, que j’étais bel et bien dans un bordel. Soudain, j’ai aperçu des hommes en petite tenue, une serviette couvrant le sexe, qui marchaient derrière moi dans le couloir. Comme par miracle, je suis tombé sur une section du couloir destinée à l’escalier de service. Celui-ci contrastait vivement avec le faste dont je venais d’être témoin : il ressemblait vraiment à un escalier de service dans une facilité de l’armée, et faisait un bruit résonnant et épouvantable, en métal. Au terme des escaliers, il y avait un autre étage, identique au précédent. Tout se répétait alors, jusqu’à ce que trouve un escalier menant sur le toit. On aurait dit le toit de la faculté de médicine de l’université McGill. On était clairement dans un grand centre-ville, plus haut que les autres gratte-ciels. Il y avait une piscine. Allongée sur un canapé de plage, à côté de l’eau, la célèbre Comtesse Maya von Schönburg m’accueillait avec ses lunettes fumées. Debout, à côté d’elle, avec l’air hautain et même diabolique, en robe de chambre, nul autre que Xophe Gotyé. Il fumait un long cigare de femme avec un porte-cigarettes. Il m’a dit simplement : « je t’attendais ». Je me suis senti devant un tribunal, et j’ai eu peur.