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FRANCISCO LEQUERICA

6.6.10

Jésus de Vienne


En peu de mots, résumer la kabbale. Arriver à une poésie traduisible, non seulement en nombres qui s’équivalent, créant des rapports cachés qui se révèlent à l’étude, mais aussi encourager une sorte d’étiquette qui favorise l’énigme comme la propagation des croyances. Rien d’exclusif, ni comme le Pic de la Mirandole, rien de dogmatique, ni de déiste. Mais un tout qui permettrait de rapporter toute l’expérience d’un groupe de sens défini, ce serait déjà une percée, une bataille gagnée contre la noirceur qui hérisse et se défend.

Ne pas devenir de nouvelles Hypaties, garder, garder. Regardons la dodécaphonie comme l’histoire d’une religion : la Trinité, ce sont Schoenberg et ses deux premiers élèves, Berg et Webern. Schoenberg était juif, converti, donc Saint-Jean était Mahler. Jésus de Vienne de surcroit s’est fait tirer à mort par un soldat allié (ou centurion contemporain) dans le beau décor alpin; il s'agit donc du martyr dodécaphonique, point d'arrivée et de départ de toutes les pensées. Anton von Inri. Mais Boulez est comme Théodose – pas content d’adhérer, il punit les païens. Adorno est un Paul de Tarse tenace, assoiffé d’un pouvoir illusoire, Stockhausen est le néoplatonicien, le Saint-Augustin ou mieux Maître Eckhart si l’on veut, Nono pourrait être une nonne, et Messiaen pourrait bien être lui-même, déjà à moitié saint et à moitié fou, mais en vérité un païen déguisé en siècle.

L’antipape est définitivement Ligeti, et l’on danse tous en rond.


C’est qu’ils n’ont pas fait de la musique, ces rêveurs, ils ont crée une utopie sociale musicalement réalisable. C’est une musique sur le papier. Ils ont hiérarchisé la musique au maximum (cf. Modes de Valeur et d’Intensité) en prétendant rompre une hiérarchie naturelle, païenne (les systèmes tonal et solaire s’assimilant) qui est celle du spectre électromagnétique. La musique dite spectrale n’est qu’un essai de réconciliation déguisé en schisme hérétique : les séries fondées sur des tierces, Berg, et Ravel, étaient très mal vus dans les années soixante et soixante-dix, en culture franco-allemande. Il faut rappeler que ces totalitarismes ne sont arrivés en Europe qu’après la guerre mondiale et la complète banalisation du rôle de l’art dans la société.

Mais comment, en 350 ans, a-t-elle fait, sans Twitter, sans télé, comment a fait la religion chrétienne pour s’étendre aussi vite? Sans doute les juifs, qui n’étaient pas très prosélytes, n’avaient pas le goût de faire entrer n’importe qui dans le judaïsme, mais au moment où la chrétienté devient chose ouverte à tous, c’est la première religion ouverte comme telle. Une vague énorme, qui déferle jusqu’à nous jours, s’est forgée, dans les mots surtout. Des mots parlés, des mots écrits, des mots transcrits, des mots interprétés, des mots mal interprétés. On parle du téléphone arabe, et c’est ça la Bible, ou n’importe quel autre cadavre exquis.

Or récréer ça, aujourd’hui, c’est peut-être possible dans un temps réduit, dans le temps d’une vie, dans le cadre d’une œuvre d’art, ou d’une exposition. Mais les gens ont changé, et les histoires analogues aujourd’hui sont les tendances, les potinages sur Facebook, et à l’époque c’étaient les miracles de Jésus. Et aujourd’hui le temps de concentration est minime, parce qu’on est toujours distrait, on a toujours mille choses à faire, il reste toujours peu de temps…Il faut croire qu’un phénomène cohérent ne soit plus en mesure d’accaparer l’attention de la masse.

Aux États-Unis, pléthore de petits groupuscules religieux, des fanatiques aux moutons, tous très impressionnables, incultes de leur propre histoire et crédules jusqu’à la moelle. Des fois des scènes du Convulsionnisme parisien de la fin du XVIIIe se recréent au beau milieu d’une plaine de maïs, et sur un réservoir, une girouette tournant sur le couloir sans fin du vent, d’un océan à l’autre, amenant les odeurs mêlées de l’est. Pléthore, multitude aussi de ces émissions de téléréalité, de ces groupes sirupeux, de ces modes passagères, de ce culte de la jeunesse vide, de la façade et de la superficialité.


Ne sont-ils pas aussi des lieux de culte, que ces appareils et ces écrans que l’on regarde videment? D'un culte électromagnétique, fait de neurones qui cuisent? Ne sont-ils pas des dieux, que ceux et celles que l’on voit apparaître immatériels, dans notre salon? Il y a un peu de tout ce fourbissement du pouvoir qui est sous-jacent dans cette escroquerie de l’art-minute, de l’art marchandé, du divertissement et du spectacle. Et rentrent en jeu tous ces téléphones cellulaires aux milles fonctionnalités inutiles, qui nous ont éloignés de la plante, de la terre, de la mort, du feu, de l’air, du soleil, de la lune, et des éléments qui assurent notre subsistance. À ces bestioles digitales, c'est à elles qu'on s’accroche pour mieux voir le champignon exploser en direct, grillant au passage la maison du voisin, et rendant la nôtre radioactive.

Comme le Roublev de Tarkovski, je me demande à quoi bon essayer d’œuvrer, bien ou mal, tout court. C’est, pour Jean Leloup, devrais-je partir ou bien rester, ou devrais-j’enfin tout laisser tomber?, et pour Sibelius la 8ème symphonie brûlée à Ainola. C’est, pour le Christ, le regard au Père sur la croix, et pour Staline, la dernière grande purge de ’53, inachevée. Pour Orson Welles son Moby Dick, pour Pasolini une plage à Ostia, pour Isadora Duncan un beau foulard, un beau piece of paper pour Sir Neville Chamberlain; bref, ne pas devenir de nouvelles Hypaties.


Devenir des Homères, garder, garder.