BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

31.8.10

Inuit 397


1) INTÉRIEUR DE LA CARLINGUE D’UN CANADAIR CRJ-700. NUIT. FUTUR RÉLATIVEMENT PROCHE. LUMIÈRES ROUGEÂTRES DE CABINE. (17 secondes)
Divers plans très courts et rapides des indicateurs et des mains des pilotes sur les commandes.

CO-PILOTE : Inuit trois neuf sept contacte tour de Schefferville, est-ce que vous me recevez?

Plan long de la cabine avec le dos des deux pilotes, un peu d’en haut.

CO-PILOTE : Inuit trois neuf sept cont…

2) EXTÉRIEUR. JOUR. MIEZA, MACÉDOINE, À L’AN 341 A.C.
La caméra, fixe, surplombe de très haut un vaste domaine en Macédoine. Plan assez long (9 sec).
Surimpression du texte « GOTYÈ ».

3) EXTÉRIEUR. NUIT.
Le Canadair est filmé en vol, au-dessus des nuages.

4) EXTÉRIEUR. JOUR.
Fade-in à un plan plus court, d’à peu près cinq mètres de haut. (3 sec) Fade-in à un nouveau plan, encore à un angle prolongé, mais à la hauteur du premier étage d’une maison. En haut un peu à droite de l’écran, assis dans les jardin, on aperçoit Aristote et le jeune Alexandre le Grand, âgé de 15 ans, discutant à une table de marbre. On entend leurs voix lointaines, mais l’on ne distingue rien. (5 sec)

5) EXTÉRIEUR. NUIT.
Plan long de la cabine avec le dos des deux pilotes, un peu d’en haut. Plans de la carlingue dès l’extérieur, juxtaposés avec des plans courts du co-pilote.

CO-PILOTE : Inuit trois neuf sept contacte tour de Schefferville, est-ce que vous me recevez?

Regard entre les deux pilotes.

COMMANDANT : Je sais pas si c’est un squawk 76…

6) EXTÉRIEUR. JOUR. (environ 2 min)
Plan américain d’Alexandre et d’Aristote, ce dernier à gauche de l’écran, les deux se faisant face. Filmé un peu d’en bas. C’est une journée ensoleillée et l’endroit semble paradisiaque. Succession de plans courts, d’une grande charge érotique, au fil du dialogue, que le début du plan amorce à moitié.

ARISTOTE : Tu comprends?

ALEXANDRE : (1 temps) Oui (1 temps, il lève les yeux). Mais je ne peux plus être patient.

AR : (rit amicalement, avec tendresse) Oui, mon ami, or il le faut. (il lui prend les mains dans les siennes).

AL : Alors il faut faire un pacte

AR : Un pacte? Qu’est-ce que tu veux dire, un pacte?

AL : Il faut que nous nous mettions d’accord sur quelque chose qui ne pourra jamais être rompu

AR : Je ne te suis plus. Je ne suis pas d’accord avec la tenue de pactes.

AL : Est-ce que tu m’aimes, Aristote?

AR : (1 temps) Mais la question ne se pose pas!

AL : Donc si tout ce que tu m’as dit est vrai, si tout ce que tu m’as enseigné depuis des années est vrai, ça veut dire que l’amour va disparaître, qu’il y aura des monothéismes qui vont naître…

AR : Attends, attends, tu vas trop vite, et t’oublies de raisonner et de peser ce que tu dis. Bien sûr qu’il y existe, des menaces, mais on ne pourra jamais rien contre l’amour…

AL : Mais si, ce ne sera plus possible! Plus comme ça!

AR : Comme ça, non…plus comme toi puis moi, ça c’est sûr.

AL : Mais il ne faut pas que ça arrive. Quand je serai roi, je vais m’occuper de répandre le mythe d’Achille et des dieux, et je vais m’assurer que ça reste, je vais me battre pour avec toutes mes armées s’il le faut!

AR : Alexandre, calme-toi, tu ne pourras rien si tu te fais tuer. Et ce n’est pas demain qu’on va venir proscrire notre amour, non plus.

AL : Oui, maître…même mort je lutterai! Je serai un dieu! C’est pour ça qu’il faut fermer le pacte!

Aristote le regarde d’un œil scrutateur, pendant un temps assez long. Puis recommence d’un ton beaucoup plus sérieux et secret.

ARISTOTE : Si tu veux vraiment faire ça, Alexandre, il faut que tu saches que tu peux toujours échouer, et que si tu échoues ce serait catastrophique, et bien pire que si tu décides d’abandonner le jour de ta mort seulement.

ALEXANDRE : Je m’en fous! Ça vaut la peine…après tout on n’est pas les derniers à vivre ça!

AR : Alexandre…les dieux n’aiment pas qu’on joue des jeux de mortels avec eux.

AL : Des fois ça les amuse, et ça peut aussi les toucher profondément.

AR : Mieux vaux pas prendre de chance. Tu sais, de les fâcher serait une très mauvaise idée.

AL : Je vais le faire coûte que coûte, et sans ça je n’aurai pas de repos, où que je soie.

AR : Ta détermination m’est déjà légendaire, mon cher Alexandre, mais tu ne pourras rien contre la colère des dieux…

AL : La colère des dieux, ce n’est rien pour moi! (il crie presque)

7) INTÉRIEUR DE LA CARLINGUE DU CANADAIR 700. NUIT.
On aperçoit les deux pilotes dans leur avion, derrière eux la porte est ouverte, on entend du chahut, mais on distingue seulement Poitras s’avancer.

POITRAS : On est-tu au-dessus dans pas long?

COMMANDANT : Je vais vous le dire, inquiétez vous pas. À peu près une vingtaine de minutes. Puis entre-temps, calmez-moi un peu ça en arrière, s’il vous plaît…

POITRAS : D’accord, j’y vais.

Poitras se retire, où on l’entend dire « heille, les pilotes veulent un peu de silence là, s’il vous plaît » derrière le reste du dialogue.

CO-PILOTE : Puis c’est quoi toute l’affaire?

COMMANDANT : Je sais pas, je pense qu’il y a un jeu en arrière.

4 ou 5 secondes sans dialogue.

COMMANDANT : On devrait tourner bientôt. Peux-tu me donner le deux quatre décimal six, là?

CO-PILOTE : Deux quatre décimal six, mais attends, tu vas essayer une fréquence condamnée?

COMMANDANT : Ah, est décommandée celle-là aussi?

CO-PILOTE : …voyons (il regarde une liste)…ouais, depuis hier.

COMMANDANT : Christ, on essaye quoi? On n’a pas le choix.

CO-PILOTE : Fuck le TSA, on rentre dans leur espace pareil. On va passer CYR 620.

COMMANDANT : CYR 620. C’est ça.

CO-PILOTE : Oui, par…(il lit) Harrington Lake.

COMMANDANT : Bon, squawk à 76?

CO-PILOTE : 76, ok.

COMMANDANT : Pas le choix. Mais je pense que c’est pas nous-autres…

Ils commencent à tourner l’avion.

POITRAS : Heille, on tourne!

Poitras rentre un peu dans le seuil de la carlingue.

COMMANDANT : OK, on… on va essayer Kuujjuaq

CO-PILOTE : Inuit 397 pour tour de Kuujjuaq, bonsoir…

Il répète plusieurs fois le message, qui reste sans réponse.

CO-PILOTE : Voyons donc, toi, …onze huit décimal unité, c’est ça! Ils sont pas là!

COMMANDANT : Essaye encore l’ident su’l squawk, voir.

CO-PILOTE : Ok.

Il pitonne.

CO-PILOTE : Inuit 397 pour tour de Kuujjuaq, me recevez-vous?…

Grand silence.

COMMANDANT : Reset la VHF-1 puis change à 2.

Il pitonne encore.

CO-PILOTE : Inuit 397 pour Kuujjuaq, comment recevez-vous?

TOUR DE CONTRÔLE : Inuit 397 ici Kuujjuaq, ident reçu, gardez fréquence.

CO-PILOTE : Roger Inuit 397. Merci, toutes les fréquences sont mortes depuis notre départ.

CO-PILOTE : (au Commandant) Je lui demande un vector?

COMMANDANT : Pas pour lui, plus au nord.

CO-PILOTE : Inuit 397 sollicite information sur les aéroports ouverts plus au nord.

CONTRÔLEUR : (toujours avec du retard) Inuit 397 vous êtes tout seul dans l’espace aérien.

COMMANDANT : Quoi?

CO-PILOTE : Inuit 397, vous pouvez répéter, Kuujjuaq?

CONTRÔLEUR : Il n’y a personne d’autre dans l’espace aérien.

COMMANDANT : Ça n’a aucun sens, demande-lui un vector, alors.

CO-PILOTE : Inuit 397 sollicite vector direct pour la piste zero huit.

CONTRÔLEUR : 397 descendez à 170 et maintenez jusqu’à ELVA 3 milles .

CO-PILOTE : Roger 397.

CO-PILOTE : (au commandant) C’est dingue…

COMMANDANT : Oui, c’est bizarre que personne ne soit parti après nous. Mais au moins on a Kuujjuaq pour faire l’escale.

CONTRÔLEUR : vent 290°12 noeuds, visibilité 700 mètres, nuages : morcelés 20 pieds, compacts 3000 pieds

CO-PILOTE : Inuit 379, à 4500 pieds.

Plan extérieur de l’avion en train de disparaître derrière les nuages.

8) Cut à Alexandre et Aristote, encore dans le même jardin

ARISTOTE : (regardant vers les cieux) On ne changera jamais la colère des dieux, Alexandre. Les tempêtes seront toujours rudes, on n’apprendra jamais d’elles en voulant les maîtriser.

ALEXANDRE : Alors enseigne-le moi, ce qu’il y a à apprendre des éléments…je veux qu’ils soient de mon bord!

ARISTOTE : C’est toi qui devra se plier aux éléments, ils ne seront jamais de ton bord, mais t’as intérêt à te mettre du leur…ce sont les rudiments de la bonne navigation…

9) Dans la carlingue, une alarme s’engage et s’arrête presque immédiatement après.

CONTRÔLEUR : Inuit 397 tournez à gauche à 13 milles 371 degrés pour intercepter ELVA

CO-PILOTE : 13 milles 371 degrés pour Inuit 397

COMMANDANT : À 3800 pieds...

Ils entament un nouveau tour, vers la gauche. Le capitaine ferme la porte du cockpit.

COMMANDANT : (dans l’intercom de l’avion) OK, les amis, il faut se poser à Kuujjuaq, c’est le seul aéroport qui nous a répondu. On va atterrir dans deux minutes fait que attachez-vous, s’il vous plaît.

CO-PILOTE : ELVA devant nous…

CONTRÔLEUR : Inuit 397 sur ELVA, contactez tour à cent dix huit décimal quatre.

CO-PILOTE : Cent dix-huit décimal quatre pour le 397. Merci.

Ils changent de fréquence.

COMMANDANT : Gear.

CO-PILOTE : Trois verts.

COMMANDANT : Flaps trente.

CO-PILOTE : Trente.

COMMANDANT : Check.

CO-PILOTE : Complet.

COMMANDANT : Ok.

CO-PILOTE : Bonsoir, Kuujjuaq pour Inuit 397.

CONTRÔLEUR : Inuit 397, vous êtes autorisé à atterrir piste 08. Trois cent vingt degrés trente nœuds, base des nuages maintenant inférieure à vingt pieds. Kuujjuaq.

COMMANDANT : Sacrament…

On entend le son de la balise.

COMMANDANT : Voilà ça rentre.

GPWS (voix informatisée) : One thousand…

CO-PILOTE : Ok, l’approche est sélectée Lock and Glide?

COMMANDANT : Oui.

CO-PILOTE : Il s’en allait-tu à gauche, là?

COMMANDANT : Non, non, voilà, y a plus rien…

GPWS (voix informatisée) : Five hundred…

COMMANDANT : Flaps quarante-cinq.

CO-PILOTE : Quarante-cinq.

COMMANDANT : Et ça c’est quoi?

CO-PILOTE : C’est…cent mètres.

COMMANDANT : Cent mètres c’est bon.

Nouveau son de balise.

GPWS (voix informatisée) : Minimum…minimum…

COMMANDANT : Le badin, attention…

GPWS (voix informatisée) : One hundred…

CO-PILOTE : C’est un peu vite mais y a de la piste, là.

On voit les lumières apparaître, tardivement, devant l’avion, dans le brouillard épais.

10) EXTÉRIEUR. JOUR.

ARISTOTE : D’accord, je le fais, ce pacte…

11) CARLINGUE. NUIT.

ARISTOTE (off) : …mais pas pour les mêmes raisons que toi…

GPWS (voix informatisée) : fifty…thirty…

CO-PILOTE : Wake!

L’avion se met à chuter trop vite.

COMMANDANT : moteurs!…ferme spoilers…

Ils tirent les deux des commandes.

GPWS (voix informatisée) : twenty…ten…

L’avion touche à terre brusquement. Plans extérieurs courts. Il freine très rapidement. Signes d’effort dans la carlingue. Eventuellement, il se détient sur la piste, avant d’avancer vers le taxi. On suit alors l’avion d’en haut, bougeant avec lui, lentement.

12) La portière s’ouvre selon les moteurs s’éteignent, l’escalier commence à se déployer. Poitras sort sa tête de l’avion par la portière. Il fait un temps de chien. Le plan est en travelling vers l’avion par en dessous, jusqu’à en dessous de la porte.

POITRAS : (accablé) Ça a déjà commencé!