BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

10.8.10

L’Échiquier brûle


L’Orient a fait ses bagages ce soir, plutôt par originalité que par manque de compréhension, ou de respect encore. Le but était de dissuader la confrérie d’assister à une autre soirée spectaculaire de déchirure émotionnelle et de bousculade enfantine, tout comme avait eu lieu la veille, cette mémorable perte de temps et d’amitié qui lui avait coûté plus cher qu’il n’aurait estimé plus tôt, quand il avait joint la confrérie sur un coup de tête malsain mais efficace, qui lui avait porté presque exclusivement des avantages à court délai, mais qui avait miné progressivement sa force, et éventuellement le respect de ces confrères auxquels il était directement subordonné. De fait, nuls autres que Bonifacio et Giguère lui était venus en aide, au tout début, après l’accident qui lui avait épargné la vie tout en réclamant celle de sa tante et sa sœur Martine, qui étaient les derniers vestiges vivants de sa famille. L’Orient se remuait la chevelure comme par miracle, abasourdi dans son expression invalide. Il avait aimé ses confrères pardessus même les vagues souvenirs de son passé familial, mais en ce jour il se sentait capable de les agresser, et de mâcher leurs viscères devant leurs yeux pleins ouverts. C’était d’ailleurs la raison déterminante qui poussait L’Orient hors du nid, mais déjà il pleurait de peine et de nostalgie de devoir quitter ces lieux aberrants de calme, des plus tristes et tranquilles au monde.

Il prit la Volks ’84, qui réveilla tout le poulailler avec ses régurgitations d’huile, pour ensuite enfiler le petit chemin qui était vraiment un tourment pour la manœuvrabilité des automobiles, et qui revenait souvent comme sujet de conversation parmi les confrères aux dîners plus détendus. Bonifacio a ouvert l’œil, mais s’imaginant qu’il s’agirait sûrement du père Moloque, qui allait souvent acheter les journaux du soir et partait en trombe ébranlé sur le sujet du jour, il l’a aussitôt refermé pour recommencer à ronfler rassuré sur la bonne continuité de la confrérie. L’Orient se trouvait finalement sur l’intersection de la route au tiers ronflement de Bonifacio.

Sur la banquette arrière L’Orient avait empilé les articles qu’il avait daigné comme étant absolument nécessaires, ainsi qu’une avance de mille dollars que le père Moloque avait accordé à L’Orient sur l’héritage de sa tante, et que l’Orient avait négocié sous prétexte d’un nouveau penchant pour la peinture qui était complètement fabulé mais qui avait fait craquer le vieux prêtre, peintre amateur après les sermons. L’Orient avait souvent regardé ces billets arrangés méthodiquement, et des mois durant s’était demandé quelle était la meilleure utilité possible pour son argent. Il était extrêmement fier de s’être armé de patience, et d’avoir su pallier ses envies d’arrondir ses fins de mois ou de se payer un cinéma, car quand il pensait à tous ces sacrifices mondains et qu’il se voyait au volant de cette auto sur un élan indescriptible, il était satisfait, et il ne regrettait rien.

Quand la petite auto chavira, il était 6 :35; Boniface arrêta de ronfler et eût une apnée de quelques secondes. L’Orient essaya de rétablir le contrôle de son véhicule, qui tourna sur deux roues et sur lui même pour s’immobiliser au beau milieu de la route avec un chelem. Quatre cents mètres derrière, un petit camion de livraison se dépêchait sur les lieux. L’Orient décollait gravement la tête de son volant, qui lui avait imprimé son contour sur le front. Vite, apercevant le camion, il ressaya de démarrer, mais sans succès. Il prit ses sacs et sortit de la Volks quand le camion arrêta droit devant. La camionneuse, vitre baissée au préalable, voulait d’abord savoir s’il y avait des blessés.

« Non, je suis correct » répondit L’Orient.
« Voulez-vous de l’aide pour démarrer vot’ char? » insista la camionneuse, inquiète par le manque de réaction de la part de l’Orient, qui semblait en effet transporté. Il finit par pondre après une longue pause qui devint progressivement troublante pour la femme au volant d’un moteur sain et roucoulant.
« Non, je n’ai pas le temps. Aidez-moi plutôt à l’écarter de la route, si vous voulez bien. »
« Ça me fera plaisir. »

Ce fut alors que la camionneuse, très agile pour son âge avancé, a sorti trois cônes reflétants avec des petites lumières jaunes accrochées dessus, qui titillaient en phases toujours changeantes, et qui représenteraient parfaitement le danger dans le cerveau de tout automobiliste qui emprunterait cette route. Après, elle puis L’Orient ont tassé l’auto en bordure extrême de la route, où elle ne causerait pas d’accidents. Et très naturellement, la camionneuse, qui n’avait de compagnie que sa morne livraison dans son camion, a offert un lift à L’Orient, et celui là a rougi devant la maternité rampante dont il avait été trop vite sevré.

La camionneuse a essayé de briser la glace en démarrant, se tournant souvent vers L’Orient.

« Où vas-tu? Tu es en retard? »
« Euh…un peu…à l’aéroport. Il est quelle heure? »
D’un coup de rétine, la camionneuse a su qu’il était 6 : 46. Cela a semblé rassurer L’Orient et ça a été suivi d’un silence.
« Tu ne veux pas téléphoner pour dire que t’as eu un accident? »
« Il faut absolument que je prenne le vol de 7 :30, je vais m’en occuper après.»
« Tu vas où comme ça? »
« Heu…c’est l’enterrement de ma tante en Allemagne et il faut que je sois là »
« Je suis désolée, dit la camionneuse, j’espère qu’elle n’a pas souffert »
« Oh je ne sais pas…je ne pense pas, non » de balbutier L’Orient.
« Alors je vais te conduire à l’aéroport » a conclu la camionneuse, appuyant sur le gaz.

L’Orient vit la terre s’éloigner de lui et lâcha un franc soupir : il était 7 :31. En ce moment, le père Patrice, Benedetto, Kharschino, et probablement Giguère se levaient simultanément, et ce serait quelques minutes plus tard, quand il manquerait au petit-déjeuner, que l’on monterait à sa chambre pour la trouver vide avec un courant d’air. Les spéculations allaient pleuvoir sans répit au sujet de sa disparition, et après les souvenirs de Bonifacio ils allaient se diriger vers le garage où ils constateraient l’absence de la Volks du père Moloque; quelques heures plus tard la police notifierait à la confrérie qu’ils auraient trouvé le véhicule en bordure de la route qui mène à l’aérodrome, et qu’il serait vide et avarié.