BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

27.8.10

L'ère des masques


Un avertissement tronqué s’infligeait sur les passants ; ils s’évanouissaient sourds, incapables de trouver le fil cohérent. Avec le recul, l’odeur de poudre aurait quelque peu assommé les masses, leur affolement s’étant soldé par un gâchis humanitaire. On connaît l’histoire : un coup de dès innommable avait ratissé toute la culture, il n’en restait que des cailloux informes. Leur cueillette s’est avéré être infructueuse, car leur forme était dure et ankylosée, et pour le goût des masses elle s’est révélée tout à fait indigeste. Chaque prestidigitateur de la culture avait jonglé avec le poids du mensonge : quand ce n’était plus du spectacle, c’était une survie malhonnête. Or l’ère des masques tirait à sa fin.

Ce n’était plus la pyramide, disgraciée dans son épicentre, qui allait régir les paradigmes et les calculs ; dorénavant, un foudroiement commun allait épicer les agissements quotidiens. A partir d’ici, ce serait la joie salvatrice qui poserait ses dogmes galants à l’entrée du panthéon. Tout geste, féroce ou insigne, serait reconnu comme une allégeance de la continuité, à la merci des énormes bribes du ciel déposées devant les pieds nus. De quoi remuer le sable avec les orteils en l’attente d’un paradis violent, qui impose ; mais à quoi bon quand l’ennui est roi.

Ce n’était plus l’auréole dorée du pouvoir qui allait être en mesure de nous enrayer : la fatigue avait usé aussi nos éthiques de pudeur et nos moments de recueillement, et ne restent de nos rêves que le verbe mouvant et incarné d’action, que des cocktails Molotov, que des crimes avouables. Personne n’aurait pu prévoir tellement de délire pour cette épopée sans vice, puis les cloches sonnent déjà pour les déambulations des racailles dans le centre-ville et leur gestuelle consanguine, leur pullulement malsain et asphyxiant. Les cloches perdurent pour celui qui rôtira leur viande, qui traira leur bile dans le dernier négoce pataud de la rue, qui enfin leur tatouera une forme permanente de semelle sur le visage.

C’était la ferblanterie des masses qui nous assommait au lendemain du soufre et du pain sec ; leur crête ridicule s’élevait par-dessus les dernières coupoles de la ville, couronnant l’épaisse blancheur du ciel de leur barbarie naïve. Il devenait évident que tant et aussi longtemps que les moins fatalistes n’apparaissent pendus aux lampadaires, une affiche manuscrite indiquant leur crime à la population et annonçant le châtiment, tant et aussi longtemps que la brise ne répande leur arôme charognard le tour de la ville, rien ne serait possible. Toutes les issues et les fenêtres demeureraient fermées car quelqu’un allait encore pouvoir continuer de se prélasser et de prolonger le cappuccino le plus mort-vivant du menu. Seulement une vipère, sans peur du ridicule, seulement un paria fatal avec le cœur plein d’un amour violent, pouvait alors nous délivrer de l’enlisement et de la grisaille. Sinon, on se serait vu obligé de leur servir le cappuccino pour la vie.

Le mensonge devenait alors punition d’un peuple, angoisse sordide sans la possibilité de l’exprimer. Sans le vouloir, et sans que personne ne le soupçonne, la première pierre était ainsi posée pour le bienfondé de la magie dansante, pour la verdure sonore et visuelle, pour l’enchantement fulgurant de l’avenir.