BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

17.8.10

Méthodes pour éduquer des gars de char et effondrer des cathédrales


Sensation de futilité devant l’œuvre finie, peur qu’elle soit perdue, abîmée, pour ne pas dire mal comprise. Et tout ce, à la longue, après l’échelle du corps, à échelle d’œuvre. Obsession sur la passation, ne pas vouloir mourir sans une certitude. Seul obstacle à la mort : le besoin d’acquérir cette certitude, mais jamais aux enchères. C’est trouver la méthode de perduration, sans écraser personne, sans compromettre l’œuvre.

La graphie est toujours insuffisante, et sa durabilité est constamment menacée par un disque dur défectueux, par un virus, par un feu, par un déménagement; c’est par la perte d’une seule feuille que s’effondrent des cathédrales. Tout se disperse ensuite; des papiers partout. Après, longtemps après, les reconstitutions, les biographies, les documentaires. On essaie de nous plonger dans la vie de… et surtout on échoue.

Autant on n’a eu que des bribes du passé, par les circonstances de la graphie et du pouvoir, autant de nos jours l’excès d’information noie les œuvres. Pour les historiens du futur, il peut s’avérer aussi difficile que de décoder des codex, quand ils devront nager entre twittages, courriels, profils myspace et blogs, afin de trouver le génie et sa généalogie. Et le drame de ce nouveau moyen âge n’en est pas qu’on en perde plus d’ici que du passé, mais bien que ce blasement est nouveau, ce je-m’en-fiche n’est né qu’hier.

Jadis, les hommes avaient devant eux la trouvaille du langage; maintenant qu’ils l’ont charcuté, que reste-t-il à désigner, qui va lire, et qui va vouloir écrire?

Jadis, un gars de char, même à dos d’âne, se serait plié devant ce même texte – du moins parce qu’il ne le comprenait pas, et qu’il était possible soit de l’éduquer, soit de lui faire peur avec le diable et le bûcher. Sans défendre des idiots chrétiens, l’auteur de ce texte veut attirer l’attention sur le fait que, aujourd’hui, un gars de char lui pèterait la yeule et que personne ne le défendrait, et que de plus il n’est plus possible de faire peur à un gars de char, même à dos de Civic, ni de l’éduquer non plus.