BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

27.8.10

Spruce Goose pastel


Ils ont peut-être dix-sept ans, ils portent des shorts carrottés clairs, un bracelet fluo, des T-shirts pastel ; ils ont les cheveux dispendieusement crêpés, la joue lumineuse, le sourire baveux et la tête vide. Ils ne savent pas c’est qui Claude Vivier, Thomas Mann ni le baron Corvo. Ils écoutent tout ce qui est phat, tape-à-l’œil et vend bien. Ils ont un char, et un tatouage pour matcher les autocollants du char ; ils ont une blonde, et une boite de condoms dans la gantière. Ils ont des familles qui ne les rejettent pas, des amis disposés en miroir pour voler leurs blondes successives. Ils soupçonnent même pas qu’on les regarde.

Mais dans mon rêve ils se transfigurent – un rêve qu’ils ne feraient jamais.

Dessein du contraste : rien en commun. Ils sont à défaire, ils sont à refaire. Ma seule consolation est de savoir que ça ne durera pas, que ça ne peut que décrocher, comme un Spruce Goose de l’adolescence. Il est impossible de les nommer, créatures, du moins sans renverser l’égaiement. Le leur. Du moins j’aurai mastiqué la mienne, l’adolescence. Ça me fascine que des créatures puissent fonctionner avec si peu de connaissance, et que moi je sois rendu un Spruce Goose de l’âge tardive. Je les regarde qui s’éloignent de moi, mon aérodynamisme échoué.

Toute la transcendance de mon souffle se réduit à cette observation minutieuse, dans laquelle je reconnais une forme antique, déformée par profs, couturiers, armées et rappeurs. Dans l’histoire on m’a enseigné à assumer la maladie comme un besoin de guérison, on m’a rappelé que Montherlant et Peyrefitte, malades, se ruaient sur le Paris de Vichy à la chasse de ce garçon. Si la guerre se ruait sur ces jeunes coqs, du jour au lendemain, leurs T-shirts pastel se beurreraient de sang de brebis ignoble. Et peut-être que moi, j’aurais une chance.

À quoi bon peut servir une affirmation qui s’effrite d’avance ?