BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

20.9.10

Cagoules


S’asphyxiant derrière leurs cagoules, les manifestants se font appréhender et lyncher unanimement par l’ordre, le pouvoir, l’argent, l’inopinion publique et la reine des anglais. Ô mais quel déplorable paquet d’hétéroclites, bougeant en apparentes débandades, au langage entrecoupé, aux cicatrices fraîches! Partout une mode s’impose, de porter des cagoules, de s’habiller en noir, de parler de résistance. Même les cigarettes roulées d’une certaine marque, celle préférée des manifestants, ont connu un véritable essor des ventes. Partout où la vraie contre-culture avait réussi à faire passer son message, celui-ci a été intégralement récupéré par les machines d’oppression. Dès la révolution par l’image (comparable en importance avec les âges de fer ou de bronze), les humains sont devenus des sésames ouverts, et l’immédiateté de l’image a permis les plus remarquables viols collectifs de conscience. À travers ce pouvoir, une quelconque image de la résistance a été créée, romantique et un tantinet insipide, qui a permis l’assimilation de la lutte à la machine elle-même.

En tant qu’activistes, quelles que soient nos convictions politiques et sociales, on a l’obligation d’informer, on a un pacte éternel avec la vérité et doit la divulguer du simple fait de notre condition humaine. Où est donc passée cette soif immémoriale de la connaissance? A-t-on cessé de croquer des pommes? Bien avant que les machines prennent le contrôle, et que cela nous semble issu d’un scénario de science-fiction, on est devenus nous-mêmes des machines. On a troqué originalité par mode, inspiration par efficacité, humanité par virtualité; et c’est ainsi que les nationalismes sont devenus un cirque, que l’érotisme a disparu et que le sexe a été banalisé, et aussi que les rapports humains ont pourri par l’arrogance et la peur, que les sciences deviennent des divinités, les arts des marchés et des outils pour subjuguer une population mondiale, et d’atténuer leur curiosité, et de leur imposer une fausse sécurité.

À la merci des océans médiatiques qui catalysent les préjugés populaires, la résistance perd sa crédibilité à chaque manifestation réprimée, et prend refuge dans les petites places qui assurent sa survie du moins à échelle locale. Nonobstant, l’infiltration est omniprésente dans chacun de ces petits cercles subversifs qui se disséminent dans toutes les contrées; aussi l’intimidation et la terreur font partie des méthodes choisies par les oppresseurs pour réduire nos voix libres au silence. Un aperçu de la formation de ces cercles immanents (tout comme celle des sociétés chrétiennes persécutées par l’empire Romain, ou des résistants français et étrangers pendant la République de Vichy) indique l’émergence d’un insondable degré de spiritualité dans l’engagement, une disposition à mourir pour un rêve idyllique devant un regard moqueur, et une rage de plus en plus sagacement contrôlée.


Compte rendu de notre jeunesse, notre plus grave crise a été causée par notre fâcheuse susceptibilité à l’image, les idoles, maîtres spirituels, routines et préjugés historiques, notre manque de volonté. Face à ce cocktail Molotov de l’effacement de la personnalité, il nous est dû d’identifier les rites et les formes qui caractérisent les démarches des sociétés humaines à travers le temps connu. Ces rites et formes sont constants partout et en tout temps, et se répètent encore aujourd’hui. Toutes les divisions sociales, de classe et politique, les caractéristiques particulières de chaque religion, les différences globales de langue et culture, n’en sont à ces rites que de l’artifice et l’ornementation.

Par perquisition, les rites de nos pires individus ont été réalisés au nom de ceux et celles que l’on ne peut pas trouver, car ils gisent dans la foi. Par augmentation, les mêmes rites, segmentés et démembrés, sont devenus des nouvelles civilisations, sous d’autres noms de par ce même démontage. Par ségrégation, l’on a chanté nos différences plus que jamais, à cause du complexe d’infériorité que nous a légué l’évolution, quoique les rites nous unissent toujours malgré nous.

Les jeunes parents de ce nouveau siècle, qui ont été tabassés à pelle et matraque depuis belle lurette, ont compris la complicité que comportait le silence, les signes irrévocables d’une coupure des sens avec leur centre, une vague de finale pour notre conception accumulatrice de l’histoire. Aujourd’hui on se mêle de ce que nous avait jamais concerné : la légitimité de nos gouvernements décapités au crédit des américains, si subtilement couronnés par les déchets de la morale chrétienne, du déclin de l’or et de l’Europe, par la bombe…

Ce parricide socioculturel est source de démolitions et de barbaries partout sur la planète. En ce nom, une culture succédanée et uniforme, sorte de saccharine éthique (qui a joué le rôle trompeur d’une libératrice par d’autant plus de manigances d’action subconsciente), nous est imposée quotidiennement sans que nul ne mette en question l’absence d’opposition à une telle invasion. Cette résistance est pourtant bel et bien là, mais ses plus infimes actions (souvent enfantines, faut-il l’admettre) ne vont pas sans invoquer une réaction d’oppression démesurée de la part d’une autorité autoproclamée, et dont la loi justifierait sa violence.

C’est uniquement avec noblesse que la résistance peut assumer son rôle : dans l’honnêteté et la transparence des motivations et des intentions, dans la clarté et le flair froid jusqu’à la dernière heure. Inspirés par une flamme, où la plupart n’ont trouvé que le découragement qui leur a mené au choix de l’inconscience, notre ferveur se doit d’animer précisément ceux et celles dont le rêve s’est le plus éloigné. Témoins d’un déraillement social de proportions gargantuesques, on a d’abord à justifier la légitimité de notre voix, à trouver l’assurance et l’amour nécessaires qui viennent à être l’essence de notre moteur. Dans notre tranchée, échapper au conditionnement émotionnel que nous impose l’oppresseur, en est déjà tout en défi, faudrait-il encore qu’on gagne des batailles contre lui, et d’arrêter entre nous toute rengaine. Que nul ne s’ébranle devant la grandiloquence : soit nous gagnons, soit tous perdent.