BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

5.9.10

Chant du Ghetto

Pauvre homme, qu'après ses liquides et ses insomnies n'a pas réussi à s'enfermer dans lui-même. Qu'il maudisse ou haïsse, le spectre de la vie va jaillir de lui comme de peu auparavant; et il trouve cela inexcusable. Quand le soleil vient, que le matin vient lui chatouiller le dernier sommeil mi-lucide, il ira se réfugier ailleurs de cette fenêtre impassible qui le guette...
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Comment ça va n'est plus une question qu'on me pose. Je chie des cassures. Je tonitrue comme un mauvais bourdon, au début ainsi dit insidieux d'une rage que je n'avais pas connue, et vous non plus. Pourquoi ce cahier terse, ce sans but avoué? Il y a une légère brise où s'accoter, un festin gothique de frimousses. Une chuchoterie très personnelle me suit de près, le voici livré dans toute son extension : ma viande est hachée, mi-maigre, et ne mérite pas ce signal que j'attends tant. Ma bile se perd à cause de ce miracle décisif. Mon aspect légumineux (je me trouve avoir l'air d'un pois chiche) ne m'aide pas, j'en suis sûr. L'amour aseptisé, tué à petits et grands coups, anesthésié par maintes peurs virulentes, l'érotisme démythifié, la beauté toujours intouchable : ce sont mes symboles d'une fin. Un amour insupportable, autrefois secret, aujourd'hui anormalement faux, toujours en attente d'être assumé de façon naturelle : ce sont mes symboles d'une situation vouée au changement. La tendresse s'est enfouie sous les traits d'une dépendance silencieuse, vécue par un couple sans nom dans une banlieue comme les autres, évidemment hétérosexuelle.

L'indifférence du vrai amour: toutes les sources de vie s'efforcent d'effacer le prix de leur naissance. La cruauté, qu'on exerce auprès d'une guêpe qui rentre chez nous, est une condition humaine naturelle. Les humains ne sont faits pour s'aimer que dans le but d'une perduration de l'espèce. Quand leur rythme d'évolution s'est amoindri au point de menacer un reversement de direction, l'instinct est encore là, mais dépourvu de valeur ou de signification. Un instinct mort qui traîne ainsi ne peut que se vulgariser énormément, jusqu'à devenir le seul but (ce n'est plus un moyen) de rester en vie. La cruauté c'est ma meilleure amie; même lorsqu'un coin de bouche ébauche un bref sourire, là où je feigne comprendre un bonheur, elle guette et trie ses ruses comme des cartes de poker. À quel point, dans le raz-de-marée qui me suit, est-il possible de visionner un présent palpable? D'un ordre insaisissable surgissent des pressentiments atroces, des constatations floues, la certitude d'un changement jumelée à cette brume fluide d'immobilité.

Tous mes efforts sont des machines fabuleuses. Leur moteur peut assumer toutes les pentes, remonter tous les rivages, du moins jusqu'ici. L'échec serait impensable : où se poseraient-ils mes yeux, avec cette violence? Par qui je jurerais tous les noms? Si cette ambassade de la réussite ne m'accorde pas son droit de passage, je congèlerai sûrement ici, et tout mon instinct démodé se mettra à parler de l'histoire, et de cette fâcheuse habitude qu'elle a de percer tous les rituels. Oui, je me remettrai à songer, le regard en parachute, à toutes ces mécaniques infaillibles qu'auront échoué sur moi. C'est ça, un péril fantasque : quand on a inventé le deuil, il nous va comme un gant. Quand tous les remorques auront manqué leur tentative pour nous frayer un chemin hors de la boue, je serai encore là à vanter mes machines et les peurs qui les font marcher. Quand j'aurai vraiment assumé ma déchéance, elle me gratifiera comme un vieux pote, et j'irai la rejoindre avec mon sang un million de fois retourné dans ses tunnels. Quand est-ce que poussera la vie, quand est-ce que se rebellera l'impatience? L'inavouable vérité se nomme distance, et elle me pulvériserait si je ne tenais pas ici à apprivoiser la patience. J'aimerais être un corrosif de nature, pour saupoudrer mes lésions et pouvoir pleurer comme un homme.

Le désespoir se tient très tranquille sur sa petite table, essayant de prévoir sa surprise.   C'est irrépressible de concevoir les plus succulentes proies se jetant entre mes bras, mais plus loin j'aperçois le désir allaitant la haine encore inoffensive. Une gouttelette finale, traînée par la succion, dégouline le long de la mamelle. Hélas, ensuite j'ai vu la haine, rassasiée et restaurée de toutes se forces, s'ériger damnée et me filer un regard de corbeau. Toute ma parodie a pris, d'un coup, une allure festive.

Cette solitude est comme une larve - elle est allée se cacher dans les replis pour se nourrir de ma graisse. Après, quand je regarde des corps bouger, je devine à quel pont je dois leur sembler inanimé, repoussant jusque dans ma paresse que j'utilise contre moi. Autrefois j'avais calque leurs mouvements désintéressés, dans un essai fulgurant de comprendre l'anatomie de leur beauté, et la beauté de leur anatomie. Je déverse maintenant ce savoir qui m'a rendu captif, sur cette plage d'encre qui ne touchera jamais leurs yeux. C'est ici que je pourrai affirmer combien je hais ces monstres qui me professent un tel détachement. Je crois les flairer dans un exercice nuptial, quand j'observe leurs tics si bien disséminés. Ici, ils se plient dans une action sans le moindre soupçon que je les observe. J'animerais leurs corps d'un autre souffle, j'utiliserais distinctement leur physionomie avantagée. Je n'oserais pas plastifier mon visage, ni sérialiser mon allure, avec un don semblable. C'est comme s'il n'en restait plus de place pour l'affection dans ces visages, et que la peine se soit empiffrée des vestiges du mien.

Autrefois, je m'étais convaincu de tellement de férocités à mon égard que la crise n'a pas tardé à inhumer ma torture. Ma passion présente une faille; elle se tord comme une plaie mécanique. J'avais donné à cette passion suicidaire la forme d'une pelle, pour déterrer et pour abattre. Rien n'était plus faux que mon appellation du désir en ce moment : elle n'était pas seulement erratique, elle cherchait exclusivement à détruire toute impureté de mon langage émotionnel. J'étais un impulsif chevauchant sur un ton lascif, et qui croyait infailliblement en la lévitation. Je commençais à être immunisé contre les brûlures de ma propre cigarette, à ne plus sentir le poids de la pierre tombale. Néanmoins, ça m'a fragilisé davantage : je ne portais plus aucune attention aux dangers qui surveillent tout jeune homme avec l'imberbité dans le cœur.

Je m'enfermerais dans ma chambre maintenant, verrouillé à double tour, puisque c'est devenu moi le danger. Mais je ne suis pas fait pour les sacrifices, sinon pour déclencher des orages sur ma propre tête. Cette vie, je ne pourrai pas la porter immobile sur moi. Je me dois de la livrer avec un vacarme assourdissant, avec la parure de celui qui porte l'alerte sur les lèvres. Mon pelage déchiré ne me protège plus, et comme ça mon érotisme s'échappe par de trous de fourrure. Ça ne peut plus inquiéter personne, cet élan d'impuissant en colère, hors de contrôle. Mes bagarres avaient déjà été sincères, mais aujourd'hui je les répète par une paresseuse inertie. Je suis mon propre vautour, qui me laisse vivre et qui ne fait qu'attendre. Les pulsions, il les voit très bien, sans effort. Il sait que tôt ou tard je tomberai, la tête enfoncée dans une chimère.

Vers la brume, un regard inerte. J'ai vu toute cette mascarade m'effleurer comme un conte de fées mal raconté. Même si les lois ont changé, que les psychiatres ne nous traitent plus comme des malades, j'ai la profonde conviction de mon infirmité. Même si la normalité a frappé de plein fouet ces hommes sans balise, que l'acceptation les a plongés dans une étrange réjouissance, je ne trouve aucune fraternité dans leur fierté. Je porte ainsi le fardeau de la différence au sein de la différence elle-même. La vertu, qui avait exercé tout son poids sur mes engrenages, m'a gravé d'une épée sur le front, et comme Caïn je pullule à l'angle mort. L'inépuisable lutte maintenant, c'est de célébrer ce nouvel Éden où c'est moi le fruit défendu.

Les histoires sont fixes au point mort, sans cette identité d'esprit qui m'avait frappé autrefois comme étant nécessaire pour amorcer le mouvement. Effrayé, je lance des secousses qui fusillent l'air frais du soir. Toutes ces années de condamnation et de sacrifice traînent derrière moi, comme l'effluve qui laisse derrière elle la femme qui s'est aspergée d'un parfum au musc. Les insectes pressent leurs ailes loin de ces sillages d'odeur et d'expérience qui s'échappe de moi. Nul ne reste indifférent face à ce grondement des glandes et des narines. Je sème de cette façon une rivière nette de phéromones à mon passage, et aucun chien n'ose pisse sur mon arbre depuis. Je suis le recru de la faiblesse, au dépit de ceux qui disent me voir en forme, et mon égocentrisme incalculable s'est vu sucée dans un flacon tari sur une étagère. Mon époux doit être un vacarme du mal digéré et un début de sarcasme mal dirigé, ou de cynisme abattu. La loi est donc celle du plus atroce, et je me veux (encore une fois) capable de mériter cette couronne. Je plane vers le bas de la ville, pour chercher le miroir à répétition, pour la simple inertie cadentielle de la défaite bien savourée. Un autre soir je projette mon tort comme un enfant imagine sa future thèse de doctorat, comme un Soviétique lance une sonde. Déjà en territoire marginal, les angles des terrasses me permettent d'apprécier les clichés de mon passage : la fraction de temps où mon regard errant s'est posé sur ce cadre, ou sur cet autre, est d'une extrême verticalité. En effet, cet instantané est tellement dépourvu de passé ou de futur dans mon contexte de passant, que ça devient nettement palpable, comment notre destin personnel ne nous permettra jamais de saisir pleinement les réalités des instants concomitants, ceux-là étant pourvus de sens de par leur horizontalité temporelle. Les instantanés que j'ai reçus en regardant l'intérieur d'un bar pendant ma marche, seront nettement différents de ceux aperçus par un individu qui marcherait dix pieds en avant ou en arrière de moi, et qui ne regarderait peut-être même pas à l'intérieur de ce bar en particulier. Je me voudrais souvent de projeter aussi, mais dans le sens inverse, un instantané de moi pour ceux qui regarderaient l'extérieur dès l'intérieur de ce bar où j'aurais regardé. Il m'arrive parfois, dans mon passage furtif, de capter dans ce présent dramatique, quelqu'un qui me fixe dans le sens opposé de mon regard. Déjà que ces deux regards se soient croisés veut, en soi, dire quelque chose, à mon égard. Remarquons que celui qui marcherait dix pieds en avant ou en arrière de moi, aurait pu ne pas être remarqué de personne dans le bar, mais qu'un instant avant ou après, quelqu'un aurait regardé, aussi furtivement que moi, par la fenêtre.


Je crois bien savoir que la règle qui régit cette justice naturelle est, en quelque sorte, en chicane avec moi, et que sa furie me touche. Autant dans mes actions franciscaines, érudites ou de vanité, je ressens ce mépris du destin personnel envers moi. C'est d'ailleurs très dur à expliquer sans se faire prescrire une panoplie de pilules. Je voulais être le plein, le fort, celui qui n'a plus à regarder en arrière. Mais secrètement, je voulais être les deux, pour être aussi le faible, le craintif et le respectueux, et pardessus tout d'attendre la main qui glisserait sur ma joue. La vérité, c'est un escargot qui tremblote parce qu'il a froid et qui, de sieste en sieste, n'arrivera pas à sa destination.

Donc le choix étroit de la fuite ou de l'affrontement, celui que tous doivent faire et sur lequel aucun vrai animal n'a jamais réfléchi. Descend alors un filtre cru sur les visions quotidiennes, comme si j'en avais prédit déjà les malheurs. Quand enfin régnera cette peur obèse qui nous agenouille tous, la discrétion et la finesse seront définitivement enrayés de notre espèce, et l'on tirera le rideau - deux ouvriers le feront, nonchalamment, avec la même subtilité qu'un démontage de décor à deux heures du matin, et toute la pompe aura disparu, et il ne restera que cinq mesdames aveugles pour présumer cette fin.

Bienfaiteur de l'histoire, père de la révolte, prostitué imaginaire, j'aurai été toutes ces conneries sans rien à désirer. Ma nausée par contre a toujours été bien définie comme une ponction insupportable derrière la cage thoracique, ou une main étreignant ma poitrine, et ce, à chaque regard croisé qui contenait tant de faux poids, où j'aurais voulu voir l'issue du ghetto, et de ses tripes d'angoisse, et de café longtemps retourné dans le ventre, et qui monte les acides. La bénédiction est une pluie nocturne, et le frottement dynamique du vent et les feuilles, et ce clapotement mystérieux qui est capable de tout avec sa continuité. Le mensonge est de croire qu'on n'a pas besoin d'autrui pour exulter de ce même calme, de la même certitude qui est contenue dans cet égouttement magnifique. Quiconque a déjà chassé une mouche et a réussi à l'attraper d'un coup court en plein vol, saura comprendre.

L'évangile maudit et le besoin ardent, ce sont mes noms. Celui dont la nuque a reflété les cents soleils, dont l'anus a déféqué des syllabes pures, celui dont la langue n'a jamais bifurqué, dont le nez n'a respiré d'autre gaz que la vérité, celui qui n'a jamais regardé le soleil sans une protection visuelle adéquate, et qui jure au risque du démembrement de ses phalanges, je vous salue, chair juste et peu cuite. L'intention ne me manque, dans ces jours où je m'imbibe du jus des nuages, de me présenter humblement, avec une facture plutôt médiocre, absolument travaillée, et de recoudre tous ces vieux pantalons impérativement. L'acuité de mes dernières notions sur ce précipice me conduit à constater que le choix est dans le doute, et que le doute est dans le choix.

Les trottoirs se vident, et bientôt, humides, ils seront mes hôtes; et comme de bons hôtes, ils seront toujours à mes pieds. Bientôt, les trottoirs vont se remplir, et ils seront le scénario mouvementé de talons hauts qui esquivent et de lacets noués de mille façons différentes. En ce moment, je dormirai probablement, et les rêves couvriront mon front tout en codifiant la mystique de mon haleine, le rythme engourdi de mes ronflements. Je pourrais rencontrer le diable à tous les soirs, et de fait c'est ce qui arrive, que le baume du rêve me purifierait à chaque coup de ses ravages.

J'étudie le bétail. Le trafic paralysé me donne une envie de tirailler dans tous les sens, et je relate cette épopée magnifique qui est couverte de merde. L'engin est désamorcé maintenant, et je voudrais combler d'imagination ces déboussolés qui se plaisent dans un oui-ou-non. Je croisse la grosse, évidemment dans le sens contraire, mais aucun ne se tasse pour moi. Je lèche le bord du trottoir tandis que toute cette populace de légende sort du Festival de Jazz. Dans un éclair de haine quelqu'un semble reconnaître, il s'approche et m'adresse par mon prénom. La foule a pris alors une distance critique, et dans mes gestes de velours je suis arrivé à ne point me reconnaître.

Celle-là est la ville des touristes et des étudiants de McGill, et de tous ceux et celles qui ont fait de Montréal un pilier du monde. Je n'appartiens par ici, non plus, puisque dans le refuge de ma fuite je me suis mêlé aux autres, à ceux qui puaient, et qu'on voudrait cacher à tout prix. C'est alors que je me dirige vers le cœur de la Place des Arts, où mon essence et mon effigie auraient dû être présentes. Drôlement, je ne reconnais plus de beauté dans mon état : un souhait de devenir décalé, et de m'étaler de la merde et du pourri sur les bras. Tous ces Montréalais, avec leur casquette inclinée de façon dogmatique, fourmillant dans un océan d'étrangers qui font semblant d'apprécier le jazz. Le contraste s'est emparé de moi et je suis devenu le frère illusionniste de ce paquet d'ignominies qu'on aurait voulu qualifier de culturelles. Le crâne à chacun de nous, emmagasiné dans cette canicule humaine, est exclusivement solitaire. De plus, le spectacle sournois de tous ces mollets, casquettes, mâchoires et nuques, me gonfle d'une angoisse qui doit être le nectar prétentieux de tout dieu respectable.


La jeunesse m'a craché de façon pataude et je ne me trouve plus dans ce clan vide et mystérieux, voilà qui est comme un clin d’œil pas accompli. Frôler des mariages dans leur limousine, ou le petit couple sans identification qui demande d'être pris en photo à l'endroit précis par un tiers parti. Vous ne réalisez donc pas? Tout cela n'a plus d'importance, que vous ayez passé par ici ou par là dans vos sombres existences, ou que votre semence se soit ramassée au fond d'un tel trou en particulier, ou bien le tapis de verres en plastique fracassés que vous avez laissés impunément derrière vous. Vous ne voyez pas comment vous êtes identiques les uns aux autres? Quel esprit réaliserait un tel suicide volontairement? Aucun de vous n'a encore été discriminé, ni humilié, ni encore moins martyrisé. La jalousie piétine mon système nerveux dès que je vois tous ces enlacements de mains atroces, portés comme des honneurs de bataille, qui jumellent ces mortels. Je vois aussi leur fin, leur dernière poignée de mains, leur dernier baiser acide et affreux, et l'un des deux de souffrir un silence où rentreraient toutes les ondes satellite. Je n'ai jamais vu de foule plus pénible, plus déchirée que celle-là. Les insignes de leurs vêtements reluisaient, et leurs sonneries personnalisées n'arrêtaient pas d'interrompre le murmure naturel. Leurs crânes rasés venaient imprégner ma vision de cochonneries dont je n'avais nullement besoin.

Vers le sommet de ma haine, il y a encore quelqu'un que je reconnais. Je n'irai pas pisser où des milliers de touristes ont déposé leur trace avant moi. Pas de pitié pour ces faibles! À peine une tendresse momentanée que j'écoute couler entre mes tentacules. Jusqu'à quel point va-t-il falloir que j'insiste sur ces peaux douces comme le blé coupé? Cette jeune démarche me percute, et je me trouve vicieux de me retourner pour mieux étudier la retaille des fesses. Ils ont des corps accrus, ou des visages de dur qui sont entièrement dépourvus d'expression. Ici, les gens ont tellement de goût, ici, qu'il règne partout une odeur de noune aseptisée, de petit cigare et pinottes. Je suis persuadé de leur accorder trop d'importance, mais que serais-je sans eux, vrombissants d'un présent immédiat, qu'une épave insidieuse et pleine d'un dur remords.

Je m'arrête au pire coin de rue, pour mieux les observer, pour passer encore plus inaperçu, parmi les anglos et les yeux au beurre noir. Je suis réduit à un violent anonymat. Où creuser si ce n'est pas dans cette terre de délire variable et de blessure cachée? Presque tous sont prêts à en casser un bras pour ces femmes indignes, prêtes à rire à la moindre de la colonne vertébrale. Combien de sueur afin de cesser ce cirque de grimaces? Je renoncerai encore ce soir à ces blondinets inoffensifs, totalement sortis du moule, et dont je vois la réplique à toutes les fois que j'achète une pinte de lait. Ce soir je serai encore ivre de mes crachats insensés. Quant à vous : vous marchez tous pareil, du même degré d'inclinaison, et vos cernes maquillés colorent la nuit d'une huée maligne. Vos pilules, implants et souliers seront un jour au rendez-vous de la défaite d'un monde. Mon moteur avarié et vos couronnes de sexe, nous formons le sujet impressionnant de cette valse jalouse, bien jalonnée, qui tire un rideau sur cette rue d'été encore grouillante.

Ces humains, bien formés, seront toujours accompagnés, leur ventre sera toujours plein sous leur toit immuable. Leur punition de médiocrité, ils ne s'en rendront jamais compte. Ma lucidité pourtant ne demande qu'un bon pourcentage de peroxyde d'hydrogène. À juger par leur indifférence, je devrais avoir un numéro de série accroché au gros orteil. Bientôt éclataient les bagarres à la porte des bars, où les passants s'aggloméraient sans distinction, attirés par les vibrations homogènes qui émanaient des tripes de l'antre. J'accroche les gens et leur crie après, mais je ne réussis à passer que pour un fou. L'un d'entre eux me demande pourquoi je ne me suis pas tassé. Je lui fonce dedans en m'en allant, étant pas mal sûr que sa cuisine était pleine de ce dont il raffole, et qu'il taxe le cul de sa copine régulièrement, avec un air de salaud qui se pomponne les joues. Progressivement, j'ai avancé vers le nord, laissant la foule aux pieds lourds loin derrière moi, pour me concentrer aux ébats de la vie devant cette étendue, comme du fil précaire. Comme je courais, me sauvant de ma propre archéologie, qui devait bien me courir après avec toute la cavalerie, j'ai aperçu la glauque haleine de la nuit chauffant mon coin de joie.

Aux portes du refuge je constate la perte de mes clés. Je suis coincé dehors, où je témoigne l'aube qui vainc lentement la noirceur, coulante comme un prélude. Pendant une heure et demie je travaille pour rentrer : je pose une échelle au pied de mon balcon, dont la porte demeure ouverte. Mais l'échelle est trop courte et le balcon est exceptionnellement difficile à atteindre, ensuite je défais mon briquet et je décroche une tige en métal qui était d'après mon portefeuille, et j'essaye de forcer la serrure tout en m'éclairant avec des allumettes. La maison est vide à cette heure avancée : par un tour fatidique ma solitude était encore à la croisée des chemins, à mon encontre ce vœu incompréhensible que mon libre cours soit buté toujours par une mathématique de la déception. J'étale devant moi les objets que j'avais dans les poches : les clés ne sont effectivement pas là. J'y pense un long moment quand-même. Un grand plan devrait venir me frapper à cet endroit précis de la planète, à cette hauteur de la cervelle. Soudain, j'épreuve une peur : avide de rentrer, je prendrais cette échelle rongée par les termites de la cour, et j'essaierais de me tenir en équilibre sur la dernière marche, puis après ça je ferais le grand saut dangereux jusqu'à la véranda de mon balcon, d'où je m'agripperais peut-être sur le vide, connaissant mon sort. Mais je ne ferais pas ceci. Ceci me paraît trop risqué, et je me surprends en train de me souhaiter vivre.

Tout l'air a pris une fraîcheur inconfortable, et je grelotte un peu et j'hésite pour enfin décider de m'asseoir et de regarder le balcon comme un défi manqué. Si j'avais été un athlète, ou un voleur professionnel, j'aurais pu avoir accès à ma propre gallérie, et ainsi gagner l'intérieur par cette porte qui n'est jamais barrée. Je me résigne à fumer des cigarettes assis dans ce matin vulgaire que je n'avais guère demandé d'observer. Le sommeil m'achève. Dans cet étui sensible, j'ai revu cet horrible marasme de gens s'avancer et me dévorer vivant. Ce sont les formes basses qu'a la nature de nous le rappeler.


Un petit oiseau qui s'est mis à chanter tout seul à cinq heures du matin : j'en suis sûr qu'il écœurerait la sainte vierge. Son petit baratinage d'oiseau de ville, et son chant compulsif ainsi que totalement insipide sur le point esthétique, vont effectivement réussir à augmenter considérablement le diamètre de mes couilles. De quoi tu te réjouis, l'idiot ailé? Crois-tu devoir nous lire ton sermon niais, qu'en rien ne peut être comparé aux riches discours des oiseaux exotiques? Faute de quoi chantes-tu nous voyant ci-bas? Ébranlé, l'oiseau se tait et s'envole, et je demeure au large, assis proche de ce fichu balcon qui rit son dû.

Le ciel a pris du sens, et ma machine roucoule à feu bas. Mes pieds douloureux apparaissent, au jour, tout à fait truffés de fruits et de rosettes de sang, à force de tous ces coups que je n'arrête plus de donner et qui s'appellent des pas. La fraîcheur me donne envie de mon lit sale, un peu au chaud et au douillet du drap usé, l'habitude du motif qu'y a été estampé. J'ai soif, et mon palais colle de ce que j'ai pu manger beaucoup plus tôt. Assis dans cette certitude de la douleur, je suis peiné de ma faiblesse, et de ces courts-circuits sociaux que je ne suis pas capable de reproduire. J'aurais voulu mitrailler les conventions mais je m'en retrouve prisonnier. Un blindage est plus qu'indispensable : voici une humanité qu'appelle l'holocauste de son sort à tue-tête, avec une rare urgence. La plupart des peuples ont cherché à survivre ceux qui leur assommaient, mais le nôtre ne fait que demander d'être assommé, et d'un grand coup.

Cinq façons de voir le monde, en bout de ligne, les mains pleines de cailloux qui réitèrent la plainte du poids. Ah mais combien de fausseté, dire qu'on ne file pas si mal, que nos mains ne connaissaient pas cette dure texture du caillou sec. Une bonne dose d'instinct qui pleut ici même, ou sur ma table à caféine vide de sens, me lacère à coups. Trois demeures où l'animal dort, où il ne faudrait pas trop le réveiller, ses parfums désuets de rut, de cycles mouillés au mercure. Étude intensive de la directionnalité des regards : des yeux à plat ventre, des élussions en rase-mottes, un culbutage fractionnaire qui roule; tout forme un cercle.

Ces paresses du va-au-diable, cuirasses de grimaces, frissons existentiels dissimulés sous des quarantaines du désir. Ces manques d'intérêt, même au fédéral, ce sont des violations fondamentales de l'angoisse de Kierkegaard.

J'archive ces fièvres comme des oasis trop près de l'astre. Ces championnats d'espionnage me livrent délices de snobisme perpétuel, gargantuesque. Je peux me laisser tomber dans des quatre-quatre, et feindre l'espoir d'une inclinaison stratégique de quelques vertèbres endolories déjà. Nulle armure ne dure autant, ne brille autant de toute sa charge de vrai et de faux, de pareille audace perceptuelle. Les nez saigneront très fort. Poison, dure leçon de viande. Aux miettes, assez excités, les fonds de ville qui remuent, par-dessus et par-dessous, une grande expérience mortelle. À claquer les dents, à sentir mes chaînes osseuses trôner dans ma bouche, guérir ma langue double, j'aurais bien pu me feutrer dans une allure mobile, plus sociable.

Je vous laisse deviner ma précision, mon goût pour les chaises, mes introversions de style, ainsi que la neige qui s'accumulera sur mon cercueil, où peut-être un insecte chanceux se sera frayé un nid. Je ne vous dévoilerai que l'histoire de la trahison et la vomissure de Michel-Ange qui se penche pour mieux maîtriser son œsophage. Il faut que j'aie meurtri vraiment ce sens ultime, que j'aie donné de sens à tous les sentiers, aussi nus soient-ils. Il faut que j'aie torturé au plus rouge-fer tous les métaux qui incandescent en opposition intrinsèque, toutes les fausses lueurs, en moi et ailleurs. Il faut qu'une pluie bénigne nous ait délivrés de l'obsession et de l'urgence, et que le calme évolue en soi, comme un virus rassasié. Ces troubles de pourriture qui inquiètent mes si semblables de fracas inconditionnels, des fouets irréfutables de la pensée. Dormez donc, sinistrés opulents du nord, du faux sud magnétique : que dans vos éveils de grâce primitive vous trouviez un calme intérieur, et des formes choyantes qui descendent vous toucher à peine. Mieux vaut truquer l'esprit que troubler le sommeil, autant que tous les automnes défeuillés nous ont menacés d'une glaciation impénétrable, d'une pendaison de la chaleur avec mandat de police.

Je suis le divorce de l'image et la mémoire. La pente est fauve, détestable, et elle inflige des moments de réfraction douteuse. Mais tu plonges; les formes n'ont jamais semblé si décousues, déconstruites par la vitesse et ces éboulements contradictoires qui nous piétinent les souvenirs. De cette chute émane une raison, l'air autour frictionne tellement qu'il paralyse, et une nouvelle langueur, enfin moins rigide, s'annonce dans cette vitesse. Rien ne colle, une douceur recouvre les couteaux. L'intarissable hurle, de tout son chœur humide, les listes impertinentes d'une absence de chaos peu fructueuse. Une anarchie du sentiment s'impose aux conflagrations de mille psychiatres diplômés, leurs mentons éléphantesques réagissant à leurs poignets d'appui. Ça s'injecte au mot, comme une électricité saignante, où les trous d'entrée et de sortie sont parfaitement délimités, désignant une route du perplexe à travers un corps encore froid, et dont la révulsion égale la rage des tribus envers leur roi. Sans appui, oubliant l'aspect de ses veines, de son estomac, la nature de ses viscères, ce corps se truffe d'un bonheur accompli, roulette russe à six balles dans ce paradis mortel. Son mobilier dépérit, subtil au toucher, sa sève se trouble sans trêve, mais un autre appel actionne son mécanisme invisible - une mélancolie qui envahit et donc fait vivre.

Souvent, ces cuirasses sont bidimensionnelles, et elles excluent tous ces propos songeurs et ces diatribes d'un jour, et au naissant elles s'éteignent sans plus d'artifice, d'un spectacle monochrome et sans dissidence. Qu'attendre de ce jeûne, que croire dans l'abri soudain auquel l'envergure des étoiles nous fait retourner. De six trous, que dis-je, d'un seul, se sauve toute l'histoire sans laisser de trace ou remords. Cet oursin anonyme qu'est la vie, souvent dans le tracé télé-dirigé du temps, impitoyable sans relâche - il faut bien pisser dessus pour pouvoir le désinfecter. C'est bien plus qu'une issue esthétique, puisque cet avancement incertain de circonstances extraordinaires n'annonce qu'adversité, une morosité d'exclusion, le tartre sur une épave dentaire. De cette façon, le parcours de ma vie n'aura été qu'un chaos prédéterminé, un concentré et non une solution, une responsabilité et non une volonté objective, une écaille ment mais surtout pas une fissure.

De tous ces monstres adroits qui nous auront procuré le calvaire de la droiture, je n'admets que moi seul, et non pas par égoïsme mais par déboussolement. Je n'admets que l'éclatante bataille qui bâtira les jours espiègles à venir, cuirassés ou non, mais non sans une géométrie nouvelle de l'admiration, du plaisir et du pouvoir.

Je connais toutes les chutes qui vous feraient plaisir, les erreurs de calcul. Je les ai toutes vues passer, m'agrippant à ce qui restait de palpable. Je ne reconnais que la négation elle-même, comprendre que le Christ n'a jamais souffert pour moi, qu'à matin je sortirai ma tête de sous l'oreiller et que je vais entendre, une fois de plus, ce grincement atroce des veines qui se sont saoulées au saccage. Comme un nègre je ferais mieux de rire de mon cercueil.

Je n’hésite pas à sortir mes pinces d'aveugle et retentir dans la ville, humer les changements atmosphériques, me secouer au pied du piège. Ahuri, je me sens pourtant intacte, digne d'une certaine approche malgré ces bibittes qui grouillent sur mes yeux. Est-ce que je suis encore à temps pour sauver l'étincelle, ou va-t-elle crouler sous une pression toujours montante? Jusqu'à quand c'est sage de s'essayer? Et puis après, quoi? Les sans-terres vont-ils toujours chuter, suicidés de candeur, d'un faux courage dépassé par le sens de la tragédie? Je m'écroule avec compassion et dignité, comme une bâtisse splendide dont le jour serait enfin venu, après avoir satisfait pleinement quelques milliers de locataires, de tomber avec sa façade pour rejoindre la poussière. Bien entendu, la poussière empêcherait de voir la scène clairement, mais plus tard, quand elle serait tombée, on pourrait alors admirer l'imposante dépouille de ciment et vitre qui serait étalée sur ces arpentes. Même avec cette dignité, un geste destructeur n'aura cessé de naître dans la haine, et la haine aura germé dans les plissements de foi et de chair comme des champignons insoupçonnés, qui dévoreront leur cible imperceptiblement. J'ignorais que même celui qui nourrissait ses amours imaginaires en les poussant toujours plus loin dans le futur, tomberait dans ce marais qui l'éloigne de tout. 


Plus qu'une fois, la prophétie vient me frôler : elle me fait des promesses aberrantes, puis touche à mon front chaud pour estimer ma fièvre. Je sors à peine de cette stupeur, m'ébattre en chaînes, qu'elle se précipite encore sur moi de plein gré, gonflée de mépris truqué. J'ai alors compris que ma vie était le châtiment d'un acte que j'ai sûrement perpétré, mais dont je n'ai plus la moindre conscience ou souvenir. Soudain, il est devenu important pour moi que de vernir ma vie de gris, d'en couper les nuances, de faire faute au soleil. La vie pourrait encore me traîner mais elle n'allait pas me déjouer. Je me suis prescrit moi-même des moments impardonnables, et le plus de mépris possible, afin de devenir foncièrement détestable et creux. L'amitié dont le prix est une tournure de page m'a effiloché à ce point, que je ne souhaite que rejoindre la mer et la laisser me prendre à ciel ouvert.

L'historique en toute matière est souvent de nature cyclique, donc elle est comparable dans la chronologie. Les acteurs de cet historique sont peut-être les mêmes, recyclés à chaque fois? Destin fatidique, que celui de répéter la même tâche à travers les siècles, qui reste toujours inaccomplie, à régler, à amener plus loin. C'est pour cela que les lunes ont tiré et tirent de nous, pour débalancer notre humanité vers le mysticisme inexplicable qu'a ténu sans haleine toute démarche artisanale depuis la nuit des temps. Enfin la banalité, si ahurissante, nous est perméable, et nous mijotons d'un instant à l'autre, creusant plus de mines, encore plus, toujours enflammés de désir inassouvissable.

Désir? Tout est brume quand l'épouvante du propre corps s'installe, qu'on veut sublimer parce qu'une particule de nous veut toujours rester en vie, pour rappeler aux autres nos souffrances : cela nous est très important. D'ailleurs le désir gît toujours où il y a de l'impossibilité, de l'absurde : c'est une projection de réalité avec pleine connaissance de cause. Désirer veut dire vouloir foncièrement souffrir. Vraiment, quel risque impérieux! Croyance d'avoir compris mon rôle social dans un entamé de révolution culturelle, université de l'esprit au souci de plâtres et carapaces; celui de libérer les hommes d'entre eux. Non, mais ils voient après; certes, on pense tous voir.

Vous êtes là à regarder les beaux souliers dans la vitrine et vous manquez ce beau grand gosse qui vous passe à côté avec un air de magnificence béate. Il est là, il passe en se tordant la peau de la plaie; il ne sait pas trop pourquoi il est ici. Si je parle de moi en troisième personne, c'est pour me distancier de mon propre éloge de beauté. Ces gars, je crois les avoir tous saisis, ou presque tous, et dans ce presque j'ai placé un de ces espoirs qui refuse d'être enterré. Agaces, ils étudient tout du coin de l’œil, et ravagent tout sur leur passage planifié. Ils sont vains, hautains, vilains, ingrats, et je ne comprends pas ce que j'ai pu faire pour mériter leur indifférence glacée et hérissée, à l'unisson. Est-ce que j'apaise ou j'aplatis des têtes? Vers où je dirige toute cette rage : vers eux ou vers moi? Je suis noble, donc stupide.


Personne ne ressurgira. Je crois bien que le garçon qui a gentiment décliné un café, à qui je faisais les avances les plus maladroites que l'on ait encore vu en ce bas lieu, a volé mon paquet de cigarettes. C'est épuisant que de vivre avec une prophétie collée aux fesses, quand la nuit qui recule épouvantée dans le ciel d’aubade articule son dernier tourment. Et où trouverait-elle, cette nuit, le dernier des abris, serait-ce qu'à un prix incalculable? Au moins je n'ai jamais eu la prétention d'être en paix avec moi-même, et quand l'un de ces grands gourous passe, les cils bien dirigés vers le ciel, il ne manque jamais de retentir comme un wow obscurci par la honte. Toutefois, on est une somme de délires disparates, où tous tentent de trouver un autre qui délire comme eux, mais complémentairement, et avec les yeux bleus, et n'essayent jamais plutôt de résoudre leur délire.

Je ne veux plus vraiment dormir : mes rêves sont soigneusement submergés ou suspendus, et ils me parlent de mes autres vies, de mes pays ébahissants. J'ai l'air d'un exploit, d'un conte qui se raconte les bras croisés ou les mains jointes et les jambes croisées. J'ai creusé l'infini mais que diable, tout est réservé dans une bouteille de porto que mon voisin a pris quatre ans à déguster dans ses brosses de bourgeois à remords. La mauvaise conscience de l'alcool est sortie en personne, elle a passé à travers le mur comme un djinn, pour ensuite venir s'écraser sur mon ventre, sacré ventre de moins en moins mou. Je suis à la veille de cette décision de ne plus insister, d'assumer le célibat comme cloison volontaire. Le mot impossible est indifférence, puisque par tous les moyens je cherche à comprendre le comportement d'autrui. Après ça, bien plus tard, je ferai mes propres incisions pour émincer mes veines, s'il le faut; mais il me manque toujours d'apprendre le courage idiot, celui qui se grave sur métal. Il me faut encore trouver cet héroïsme que de soutirer aux hommes l'existence d'un tel sot. J'admets n'avoir pas encore trouvé l'ustensile en question, convenablement aiguisé, pour m'infliger la fin des supplices. Fuck la vierge : je ne resterai pas ici éternellement agenouillé à pleurer; l'avènement c'est pour aujourd'hui! Jamais un miracle n'aura provoqué une telle attente, pour après semer un vide semblable. Où peut-elle être la maille en bas?

Je tords mon linge, et ce bruit répétitif de l'eau secouant l'évier, avec ce rythme étincelant, me rappelle le tonnerre. Malheureusement, je l'entends toujours, le tonnerre, quand j'aurai dû avoir juste la foudre comme vision ultime. Je ne suis pas celui que vous avez cru mettre au monde. L'orage montant, je l'accueille à bras déployés : c'est moi, le lâche, qui t'appelle - viens me chercher!

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Ce long monologue fut écrit dans les rues de Montréal, en juillet 2003, dans les terrasses du quartier gai, du Centre-Sud et en marchant sur St-Laurent, le cahier dans la main, dans la foule, et sans préparation. Très peu de choses ont été éditées pour combler le souci de spontanéité.