BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

22.9.10

Dialogue de siècles


Un siècle dépérit, des explications lui suivent. Autant de siècles auront crinqué des météores inhabitables, des sueurs folles dans les minutes qui lui précédaient. Celui-là fait comme chez eux, et il enlève ses bottes au beau milieu du salon de son père. Tendant son bras droit, il promène un verre jusqu’au sommet de son menton et prolonge le liquide dans sa gorge extasiée. Le vieux siècle, qui n’est toutefois pas si vieux, hume son fils dès le cadre d’une porte, inquiet et pesant. Il lui semble que ce jeune siècle est méconnaissable, qu’il ne veut possiblement pas de progéniture, en somme sa prostitution lui hante comme un foudroiement.

Tout tombe, dit-il au vingtième en déposant son verre, je ne veux plus avoir à tenir un rideau si résolu, et qui pèse comme une Sainte Inquisition. Toutes mes actions sont finales, un qu’importe est gravé sur ma raison. Ma plaie est votre plage : les filaments précieux que je vous offre sont issus de vos cornadas les plus vicieuses. Je ne suis pas un prophète mais un témoin ; foutez-moi la paix, une paix furieuse ! Vos déflagrations méritent mon silence, où la grammaire chiera la bile de l’histoire. Je ne voulais pas avoir à vivre ; personne ne me l’a demandé, et j’ai vécu. Sur la cime de ta gloire, quand tu voudras bien me passer le pommeau, je m’immolerai. Quand tu voudras me sacrifier pour exaucer les souffrances terrestres, je refuserai ta volonté ; et quand tu feras la guerre pour me défroisser, je renoncerai de me défendre. Mes paupières couvriront tes yeux, car tu m’auras légué toutes les affections respiratoires et immunitaires. Rien ne te touchera de cette peine, et déjà en flagrant despote tu secoues la tête et tyrannises, serait-ce pour justifier ma douleur. Combien de créatures honnêtes, moulées par les mains de tes ancêtres, se seront données mort à cause du déshonneur du temps. Ta caricature perverse contraste avec tous ces visages graves, ces daguerréotypes noircis et endommagés, à moitié fictifs, qui pendent le long du couloir. Tu es le premier siècle suicidaire (que n’auraient-ils pas donné ces vieux tyrans pour te vivre !), véritablement naïf devant la perspicace de ton propre père. Dix-neuf avait tort, mais il n’en avait pas fait carrière ; ton tort à toi est cuit au vif, tu en as voulu à tout le monde. Et moi, ton fils, je serai l’enfant assassiné : tandis que tu auras eu un amas de ressources pour te différencier des siècles passés, tu ne m’as légué que ces armes mortes, que j’ai rejeté de mon corps perplexe, et qui ne m’assureront jamais de survie possible à l’étreinte de ton joug.

L’horreur a dépeint sur les visages, le sang de ces millions de joues a été délavé sur le sol gras qui s’infecte d’un acide irrépressible. Des yeux arides ne scrutent plus, ne reconnaissent plus leur nourriture – et ainsi leurs souffles s’éteignent, mistrals mourants et siroccos ouverts en canal. Ce siècle est le fils de Saturne : le malheur s’empare de lui la bouche ouverte. Son ciel décapite la terre. Dès ses oreilles saignantes regorge un fantôme nasillard, condamné au feu le jour comme le papa de Hamlet. Les bruits du progrès nous noient et l’on songe à une aube interminable. Sur ces visages gavés pend la honte ; sur ces autres la mécanique est rentrée en phase terminale ; sur ces tierces, l’espoir paraît émaner du ridicule. Des états d’arrestation planétaire, suivis de langueurs, évanouissements et vomissements de lave.

La fièvre est aux pôles, et la mode aux abris nucléaires depuis mille lunes. Le plus grand bonheur de petits et grands est un nain de foire aveuglé par la chimie et l’histoire. Des rubans magnétiques enregistrent ses plus graves exploits, et télédiffusent le sirop lent et chaud qu’est la mamelle du monde.

J’ai ici une pierre : elle ne sert plus qu’à poser pour une photographie éternelle, sans fermeture de l’obturateur. Autrefois cette pierre fut une arme, et quelquefois son angle de mort s’est fait sculpter. La civilisation a toujours cherché une mort plus efficace, des blessures plus nettes et stratégiques, et la plus de distance possible entre l’arme et celui qui la déclenche. Un jour donc, cette pierre s’est fait devancer, parce qu’une arme plus puissante l’a réduite aux silices, et qu’avec elle, une philosophie a été conduite au silence.