BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

17.9.10

Indes du Nord


Le liquide est constant et les voitures se déversent; personne n’a pas de voiture. On est passé des Hermines aux dix-huit-roues. Je suis sans voiture au gel comme au dégel, ni pneus d’hiver ni transport en commun. Je suis coincé, plus loin que Chandler, dans les creux de la 132, avec la baie au cul, l’automne aux portes et sans le toutou que j’ai oublié à St-Jean. Tout ça parce que j’ai oublié les rites de la colonisation : Jacques Cartier, ses matelots, la 132 et la Reine. Se verser semblable jus dans le gosier n’a pas de classe, mais le paysage est splendide. Je n’avais pas su comment assimiler, coloniser, exproprier le Forillon, je n’ai pas vaincu les glaces. C’est sur que les palais des autres ne goûtent plus à ma bile, mais je vomis dans les algues lisses, dans les vapes d’antan. Cy-gyt qu’y croit, et paf dans la croix. Elle est où? Ça, personne ne le sait. À Douglas ils veulent que ce soit de leur bord; en tout cas c’est passé le banc de sable, l’immense phalange de sable qui s’avance dans la baie, délimitant l’océan ou presque. La baie a duré. Plus que les arches du Rocher-Percé. C’est toute la glu de l’Atlantique qui vient ici se faire épave et microbes, c’est toute la crasse de l’Europe qui a mis le pied sur cette plage, clamant haut et fort qu’au nom du roy, les pierres mangeaient de la marde.




Je ne veux pas interrompre les courants, ni rompre le trafic en traversant le pont, mais je suis Chic-choqué d’être ici, sans Jacques. Quartier de sans-abri, il n’y a pas de ça ici : il y a un hôpital, des voitures de police, des formulaires de l’arctique, tous frais qui sentent l’encre bonne. Je m’abstiens de vie sociale par pudeur urbaine; je crains le mal de mer et des montagnes. C’est le berceau du Québec, c’est l’artefact qui a débuté notre fait français, et c’est pour cela que je n’écris pas en basque ni en micmac, je bric-à-braque des banques de sperme d’outre-mer, je suis le saumon des rivières généalogiques, j’explore une langue-lave. Le trafic qui se rompt s’appelle hiphop pas rapport, port de navire de plaisance, aisance de la plaie du bourgeois et de la pauvre madame qui travaille dans une fabrique de poisson pas d’assurances, sous-payée depuis vingt ans. Elle est comme ce matelot qui pensait revoir sa mie : heureusement il nous reste quelques chansons à répondre, et nous pouvons répondre d’elles. Je vois des descendants des matelots, casquettés et unicellulaires. Mais ces organismes survivent aux glaces depuis 1534; il ne faut pas leur en vouloir. Ce n’est pas que je m’ennuie de Sartre, de Schwartz’s ou de Siouxsie and the Banshees. Ce n’est pas que je m’ennuie d’Espinete et Don Pimpón, du commissariat d’Egham avec son flic poisseux (plouc vaseux), ou du Parking le jeudi soir. Je n’ai pas de char, je récidive, je persiste et signe, comment veux-tu que je m’assoie au volant de quoi que ce soit? Je vis l’impuissance de la route, tout est médiocre qui se dégage de mon semblant de mouvement. Je récrée l’immobilité en différentes postures, voilà tout. Il n’y a pas de mystère.


Ce n’est pas la faute à Andy Warhol, quand-même, que nous soyons des colons. Mais nous devons nous calmer car nous sortirons un jour du i-III-vi-IV et du I-iii-vi-IV et du guitarrisme prévisible de feu de camp. Nous serons scouts de l’Amérique, nous prouverons que nous ne sommes pas des retardés, le gouvernement fera marche arrière et Hubert Reeves sera notre Aurobindo. Je ne dis pas qu’il faille absolument cesser de se nourrir de viande, mais arrêtez de fréquenter les McDonald’s internationaux, tabarnak. Nous sortirons la tête haute je vous le dis Marie bain de sang, aujourd’hui comme jamais je connais ô Québec la différence entre le passé composé et l’infinitif, aujourd’hui, quelque part entre Chandler et Ste-Anne-des-Monts, dans la baie de Gaspé encore coulée comme un fjord dessiné de mémoire sur des centaines de kilomètres. Je vous le dis, nous sortirons la tête haute, comme un frisson, dans la conquête coagulée, dans la craque à l’air de la terre, dans les Indes du Nord, dans le détroit du Ha! Ha! Je suis coulé de la Dartmouth, je suis coulé de la Saint-Jean, je suis coulé de la York, je suis coulé la tête haute, comme un frisson.