BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

16.9.10

Les jours de l'Overdale


Un Ché me saluait du haut de l’échelle

(en bois précaire, mal clouée)

s’amusant de sa hauteur et son champ de vision

rempli de troupeaux de patrouilleurs.

À côté, coincée entre deux marches,

une femme (aux yeux vitreux la vengeance du Chili)

se débattait sur la quête d’un marteau

et plus haut se plaçait la bannière

médiocre, rouge et noire,

déchiquetée pendant la manifestation sournoise

qui nous avait conduits jusqu’à la maison vide.

Là, désuets, tombée la nuit,

on s’est interrogés sur notre victoire

et la peur a vaincu nos rangs

voyant le bourreau nous encercler

avec Québec sur les cilles et Gênes dans les oreilles

avec leur pouvoir colonial;

devant l’échec les masques

et dans la confusion éclate la vérité

je les ai vus!

L’ignorance vociférait au mégaphone

et les cents tournâmes en rond

sans faire un bruit

la moitié prirent des pierres

et des bâtons pour l’offensive Cro-magnon;

me levant sans plier mon linge

dès mon poste d’observation

limitrophe du parking sans autos

je me dirigeai au café le plus proche.

Trois hommes m’approchent

d’une disposition claire mais menaçante

pour ensuite m’escorter vers leur chef,

un homme âgé aux idées fixes

qui me croît chef également,

qui, jugeant mon apparence physique,

a cru de moi un homme raisonnable

(je ne pouvais point être un sauvage)

reconnaissant ainsi mon air de despote

comme si l’on tombait de la même pluie.

Non, père – lui dis-je,

ton autorité ne m’émoit aucunement

à peine si j’y crois

à tes petites actions

(certes de petite envergure).

Tu es même mon subordonné, père

– ajoute-je,

et je ferai mieux que toi (c’est la loi)

j’arracherai les jours

d’entre tes doigts

voici l’instrument même de la justice

ni divine, ni humaine, ni justice

fleuve!

qui dure un clin d’œil et ramasse tout

comble l’assoiffé et mange la mauvaise herbe.

L’ombre observe l’attaque lente de ces phares

qui tressaillent ses flancs de lumière

et ricane à voix basse

pour les exploits infimes de ces apprenti-dieux

qui martèlent, exponentiels et insatisfaisables,

l’épice du temps à ses portes

qui, ayant longtemps perdu les constantes naturelles,

se contorsionnent sur leur nombril

en pirouettes dignes d’enfant qui ne veut pas

apprendre à marcher

qui ne se relève plus par apitoiement

qui reste allongé à devenir le martyr

qui ne sera jamais :

instigateur de trouble

par amour-propre.

Le défi des âges se fait oublier, père,

pas la peine d’y retourner

restons dans nom savoir trouble

que j’ai appris aux coups de vos pierres :

tu ne les lanceras pas aujourd’hui!

Si nos prophéties sont sincères

on aura gagné quelques heures,

ne t’inquiète pas, si tu veux

ce soir je serai leur anti-chef

tout en sachant que nous ne nous appartenons pas.

Quelle joie absurde me saccade

pour brûler dans ces temps vides!

Quel défi possible si en levant mon doigt

la foule retient son souffle

si au son d’un accord désintéressé

j’entends mille compliments

sur la complexité de ce langage harmonique

si d’une pensée passagère

certains en feraient un dogme

quel défi possible?

Reste calme, père – je lui dis

en m’éloignant tangentiellement.

L’Overdale a passé la nuit

comme un coffre-fort d’âmes

dépolies sous la chaleur

désorientées par la concentration de brume

un matin comme il y en avait déjà eu.

La construction a donné un essor positif

à l’angoisse de la fin,

un par un les besoins ont été assouvis,

et dans la banalité du pratique

les squatters se sont réjouis.

Les nuits étaient brèves et chaudes

et elles s’empilaient sur nous,

(captif dans le bonheur inaccompli)

où la plupart les dansaient,

jusqu’à avoir transpiré les constellations

soumis à toutes les drogues possibles

niant catégoriquement qu’ils pouvaient marcher

les jours, pris dans le feu médiatique

le squat fut vite objet d’intérêt sociopolitique

et victime de la dialectique

– les vautours faufilaient :

un maire, un veux-être-maire, un vieux rocker,

vendant leurs poses les plus naturelles

parmi ces pauvres anges moribonds

que j’admirais de loin.

Toute leur merveille effrayante,

retentissante de beauté tragique

de fougue éphémère

découlaient d’un viol, d’un meurtre

d’un témoignage enterré en secret,

d’une virilité mal assumée,

du délabrement et de l’abandon

de toute une classe déchue d’inadmissibles;

ce sont les esprits troubles

les plus vulnérables à notre temps.

Ils s’étaient promis, une soirée,

que tous les endroits du monde ont un nom

et que ceci était le leur.

Contre toute attente,

dans l’apnée de ces six jours estivaux,

le rêve de l’Overdale

(certes de petite envergure)

a été accepté par les autorités

purement pour des raisons de pouvoir politique,

et le squat a été relogé

à un endroit paradisiaque

(ancien centre de désintoxication)

où put continuer l’oppression;

le poids de la botte

reste encore sur nos têtes,

mais les squatters s’en sortent fiers

de leur victoire banale,

le produit d’un anti-climax récalcitrant.

Déjà au podium ils peuvent

bâiller au frais léthargique

puis chuter librement jusqu’à devenir mortels

tandis que l’opinion publique les ridiculise

menée par de journalistes sans idées

qui leur donnent la bienvenue

dans leur royaume conformiste.

Ça fait deux semaines

que j’ai cessé mes visites au logement.

Tout semblait épuisé et calme

dans les nouveaux parages de cette résistance.

L’autre, concomitante,

qui avait formulé des promesses bien plus aberrantes,

ne reposait encore,

elle s’était fait refuser par l’esprit du pragmatique

où brûlaient sur des croix unanimes

les intellectuels

et nous, derniers guerriers romantiques

du dernier monde possible

palpablement névrosé

par ce qu’en reçoivent nos sens;

on tombe progressivement muets,

la révolution ne semble qu’un rêve

où tous les élans se confondent

en une vocifération qui s’annule elle-même

une utopie qui se recisele opiniâtrement

(comme les bouts des nuages massant le ciel)

et qui réapparaît quotidiennement

greffée au mensonge.