BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

24.9.10

Moussorgski de la Isla (jouez-moi baroque)


À mesure que je vieillis, je prends de nouveaux repères pour ma musique. Ce n’est plus Mozart, c’est Beethoven, mais ça, ça fait un moment. Et j’apprends surtout de Sibelius et de Purcell. Debussy, Ravel, Schoenberg, Webern, Barber : c’est fini, je n’en écoute plus jamais. Vivier est comme digéré. Je ne l’écoute plus si souvent. Le flamenco, surtout Camarón de la Isla, j’écoute ça sans cesse. Les Charbonniers de l’Enfer, Totó la Momposina y sus tambores. Je me rends compte de plusieurs substitutions importantes dans mes écoutes depuis cinq ans. Pour Mozart donc, Beethoven. Purcell plutôt qu’Haendel. Camarón plutôt que Glenn Gould. Sibelius plutôt que Mahler. Recrudescence de mes critères, baisse de patience d’écoute. Moins de Victoria, Varèse, Bartók, Ives, Schnittke jeune, Grisey, Machaut; plus de Falla, Szymanowski, Monteverdi, Gesualdo, Schnittke vieux, Lully, Gubaidulina, Rachmaninov. Toujours Chostakovitch, Marais, Ligeti, Biber et Janacek. Des fois Bach. Ça va revenir. Je me surprends à haïr Mendelssohn et à me trouver un amour tardif pour Schumann. Berlioz reste un dieu, Wagner reste un insupportable (jamais réussi à aimer ça). Je me surprends à écouter du Rimski-Korsakov et du Scriabine. Complète désillusion avec la musique de mes contemporains. Sensation que je ne comprends plus rien à la musique. J’amortis l’angoisse d’être oublié en écrivant des mots. Déjà, mes dernières partitions commençaient à dériver beaucoup de la technique d’Erik Satie et de Moussorgski (wrong music), mais à la fois on dirait un entêtement avec la passé. Surtout, avec Satie, et voilà le lien avec les mots – j’inscrivais de plus en plus de phrases poétiques à la place d’indications proprement musicales. Ce sont des phrases souvent énigmatiques (p.ex. like scratched Wagner, ou comme une chorale sans dieu…) qui obligent l’interprète à se poser d'autres types de questions d’interprétation, par rapport à sa prédisposition sensorielle, tendance à vouloir récréer de l’intensité pure. Ça ne peut marcher qu’en direct; déçu des enregistrements. En même temps, j’écoute toujours les mêmes morceaux, en boucle et sans répit. C’est possiblement symptomatique que ces phrases commencent à peupler de plus en plus mes partitions. Aussi mon incapacité à mettre mes propres textes en musique. Je suis en fouille de concept, à présent, mais pas de concept conceptuel, mais de changement de perspective et de philosophie. Ce sont de moins en moins les autres et leur perception qui m’intéressent; je tiens à imposer la mienne. J’ai souvent dit, surtout aux cordes, de me jouer comme si j’étais un compositeur baroque, c’est-à-dire, de me comprendre – mes gestes, phrases, lignes, sauts, ponts, etc. – comme faisant partie d’un univers agogique essentiellement baroque. Ça a souvent distrait, plus qu’autre chose, parce qu’il n’y a pas moyen que ma musique sonne baroque, alors souvent c’est passé comme une autre remarque de compositeur (les interprètes savent bien, et n’ont point tort, qu’il faut savoir en prendre et en laisser). Par contre, celle-là est à prendre – jouez-moi baroque.