BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

16.9.10

Sources orientales (Outgames)


Juste avant le départ, il y avait eu l’histoire d’un gars de Vancouver, né à Macao dix-huit ans plus tôt, et extrêmement tendu et sérieux, qui travaillait l’été à Montréal, aux Outgames, où l’on s’était connu parce qu’il courait infructueusement après S.. Culturellement il semblait très développé, mais là ça devenait impossible d’avoir même une aventure. On s’est vu plusieurs fois et ça ne cliquait que peu, et finalement je lui ai envoyé un courriel lui reprochant de m’avoir écarté sans être clair, toujours avec des demi vérités. Il s’est excusé diplomatiquement en me traitant de bohème, ce qui fut tout un coup haut en couleur, avec son anglais de McGill, que j’égalerais amplement si ça m’intéressait le moindrement de m’exprimer en cette langue. Il faut mentionner une anecdote néanmoins : elle est survenue la dernière nuit qu’on s’est vu, après une promenade quelque peu sur les nerfs au Parc Lafontaine (il avait eu une journée difficile en rencontrant des gens dysfonctionnels, ce qu’il était incapable de gérer), lorsqu’on s’est assis sur un banc. La lune était pleine et il m’a raconté ce qu’il croyait être des légendes chinoises sur la lune, qu’il avait entendues de son grand-père. C’est le lendemain qu’on devait traverser la frontière étasunienne, S., et moi. Il m’a raccompagné à la maison, mais sachant que je devais dormir tôt, lui ayant dit, il a quand même voulu que je le raccompagne chez eux passé minuit. J’ai essayé un bec, mais le sien était aussi froid qu’un caillou. Sur mon chemin de retour, passé minuit, j’ai décidé de parler aux dieux, si ce mot a encore lieu, du moins justement par manque de vocabulaire, j’ai décidé - disais-je - de me livrer encore une fois à la coïncidence en la provoquant d’une pensée. Ce soir-là, marchant à travers le parc Lafontaine de retour vers ma maison, je me suis senti la force. Il ne me paraissait pas possible que l’expérience de C. puisse être dépassée. J’ai dit : je vais faire de mon mieux avec ce que tu (sic) m’as donné, à chaque instant. J’ai voulu une sorte de réponse, impérativement j’ai voulu la trouver. Sur la rue Marquette, que je prends rarement à cette hauteur-ci, quatre boîtes de livres à côté du bac de recyclage. Le premier bouquin que je vois est marqué : La lune, mythes et rites, dans la collection Sources Orientales des Éditions du Seuil, 1962. La lune est toujours pleine, le lien est fait - on m’écoute. Je tourne dans le bac, le deuxième livre c’est le Guide Foddor’s 2000 pour la région du Nantucket, Martha’s Vineyard et Provincetown : précisément celle qu’on projetait visiter. S. m’avait demandé de faire une recherche pour des Bed & Breakfast à Provincetown avant de partir, et je ne l’avais pas fait puisque j’avais raccompagné le gars chez lui, dans sa délicatesse banale. Sans effort, c’était maintenant possible. Toutes les chambres pas chères étaient déjà surlignées d’un trait fluorescent ayant perdu sa luisance. Je me bourrai les poches des livres (nombreux, excellents et en bon état), revins avec un sac, et pris le reste, au moins une vingtaine. Ceci et le voyage ont aiguisé mes sens, et au retour j’ignorai complètement le gars de Vancouver et me remis à peindre une dernière semaine, avec toute l’intensité possible. Après ce fut la rentrée scolaire - le moment tant convoité l’année précédente fait volte-face, et ça devient insupportable d’aller aux cours, de voir les gens. Je veux partir, mais je dois de l’argent. En honnête imbécile, je suis resté seulement pour rembourser les dettes que j’avais contractées envers mes proches pendant un été libre. Je suis resté aussi un peu par paresse, mais surtout par curiosité. Je croyais avoir trouvé un nouveau moteur de vie étendu sur ces plages de Sainte Irénée, sur les étendues liquides semées de pierres arrondies et d’oasis d’algues, désirant monter bien plus haut que Bergeronnes, qui n’était que la petite porte du Nord. J’étais sûr que, porté par le traversier vers un paysage bien plus réaliste, l’art qui germait en moi allait fleurir beaucoup mieux qu’altéré en cette ville tiède et pleine d’encre nocif. Pourtant, il pouvait aussi ne pas être aussi tard que je le pensais.