BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

1.11.10

Comment je suis devenu translucide


C’est dans une file, à la banque, entouré de petit monde, que ça se manifeste pour première fois. J’ai la nette sensation qu’on se fout de ma gueule, puis une démangeaison à la mâchoire, comme un coup fort derrière les oreilles. Ma sueur commence à effervescer sur mes tempes, devenant blanche comme un œuf frit avant de s’évaporer. Ça commence à me piquer aussi derrière les globes oculaires, et à l’intérieur des mains, et je m’effondre, blanc de honte.

Ce n’est pas la première fois qu’une multitude se masse sur moi, mais cette fois je n’ai plus seize ans et l’air me manque. Je sens que tout mon côté gauche est comme une grosse pièce de porc qui cuit sur un feu, avec la peau qui dore et crépite. Cette fois, je n’ai pas la sensation inouïe du sang qui mouille ma plaie : mon corps macère à sec. Mon pouls est effréné, ma bouche pâlit et fossilise. J’obsède dans les détails les plus absurdes : lacets, mélanges d’odeurs, crachats du passé.

Je revois la première fois : c’était dans un vestiaire. On m’avait attaqué en groupe, parce que je n’étais pas à la hauteur. Mais maintenant je suis un monsieur : je ne sais pas comment c’est arrivé, que j’aie raté ma vie si vite, en un clin d’œil. La seule chose à laquelle je sois arrivé avant tout le monde c’est cette hémorragie cérébrale, c’est cette proximité latente au seuil. Je m’étonne encore, prostré sous un bain de têtes, de la vitesse à laquelle tout déboule. J’étais, il y a à peine une minute, dans une file de banque : me voici soudain au seuil de la mort.

Je n’entends plus que quelques voix qui me donnent des renseignements : à gauche, deux cents mètres, continuez jusqu’à la haie, tournez à droite, et ainsi de suite; or je suis immobile, des mains me tournent, m’expectorent. J’ai une douleur électrique juste pour moi, je prends la décision de la soigner comme un enfant après le soccer. C’est la dernière chose qui m’appartient, ce corps de graisse, chargé comme une ampoule.

Le plus qu’on m’encourage à tenir, le plus que je lâche prise. C’est, au loin, un fanal qui m’éclaire et claironne, nébuleuse envers qui j’avance. Je pèse mes maux une dernière fois; et si ce n’était pas assez? Ce ne l’est jamais, c’est d’une grande valeur, l’obstruction. Je suis noir de fierté en remontant la pente des adieux : je ne reconnais aucun des visages que je vois, mais je vole. Aucun de mes cris n’est entendu.

C’est moi qui ai volé cette banque, je crois, car je suis riche de tous les biens de la planète. Sur moi s’éternisent les monuments et les interstices. Sur moi se construisent des cathédrales sans foi et s’érigent les fontaines sans fond. Je deviens la source de tous les ruisseaux, des maux et des biens. Toute la bienséance s’assoit sur mes genoux, et je n’ai plus peur.