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FRANCISCO LEQUERICA

27.11.10

Lord Durham avait raison


Il n’y a qu’une ville unique, puis des bleds, et cette ville n’est à son tour qu’une cumulation de bleds adossés. Rien ne différencie les bleds de la ville, outre le stress et la prétention ajoutées, une illusion d’aller plus vite vers nulle part. Dans les bleds, c’est désolant : tout ce qu’on dit et médit au sujet dans la ville est vrai. La consanguinité a fait des ravages, aussi la religion, puis maintenant la télé. Il n’y a strictement rien en région, juste du commérage et du hockey, de la basse boisson et des jaloux, des sauvages arrogants et mal lavés, si pas du derrière, au moins de l’esprit. Ce sont les travailleurs manuels qui contrôlent tout, qui détiennent le majeur pouvoir d’acquisition – des ouvriers, des constructeurs, des arpenteurs, des bûcherons, des ramoneurs, des gens sans éducation. Les gens cultivés croulent de faim et de honte, et la culture se réduit au grattage rudimentaire d’une guitare omniprésente. Puisque l’argent est aux ignorants, ils s’en servent pour ridiculiser tous ceux qui cultivent et éprouvent encore des synapses – les nouveaux pauvres.

C’est un pays vil, cruel, plein de doux méchants, où règne une xénophobie trop subtile pour être pointée du doigt à la lumière du jour, où siège une intolérance qui naît d’une aversion à la vérité. Et cette aversion existe parce que personne ici ne veut courir le risque qu’on lui fasse savoir, avec tout le poids de la raison, sa médiocrité et son ignorance. Ils ont peur d’être mis à nu. C’est pourquoi ils font constamment preuve de méfiance envers tout ce qu’ils ne connaissent pas – ça pourrait les exposer; reste que l’ignorance, ajoutée à l’insouciance et l’arrogance, représente un cocktail fatal. Ici, ça fait des siècles qu’ils se font scander qu’ils sont un peuple indigne et sous-développé : ils l’ont cru, mais ne tolèrent pas qu’on le sache; ça doit rester un secret. Bien sur, ce n’est pas chaque individu de cette société qui est pourri, mais la plupart de ceux qui ne le sont pas, sont sortis assez longtemps d’ici pour le constater eux-mêmes, non sans abnégation et tristesse. Et s’ils reviennent, c’est souvent avec la morale sous les semelles.

C’est un pays où tout le monde se laisse faire, même ceux qui ne sont pas pourris. C’est parce qu’ils savent trop bien que s’ils réagissent, personne ne les suivra dans leur quête, s’ils se révoltent, ils seront pointés du doigt et ostracisés par un psychiatre. Après tout, cela a été impeccablement orchestré depuis belle lurette, et l’état policier est prêt à éradiquer les souillures trop saillantes. Personne n’ose rien dire parce qu’ils sont trop ben, de peur de perdre ce qu’ils nomment paix d’esprit, au nom d’une illusion constante de sécurité qui est conditionnelle à leur soumission. Ceux qui peuvent s’en vont – ils ne savent que trop bien que la sécurité dans la vie ne l’est pas tout, que le risque est essentiel pour accomplir le mouvement, un seul pas en avant. Et c’est que, du plus nanti au plus démuni, ce peuple stagne. Pliée constamment au conditionnement qu’on ne lui impose que trop facilement, la populace a signé ce contrat de débile : sacrifier l’identité pour mieux consommer sans dérangement.

Celle ou celui qui dérange est expurgé du groupe immédiatement – c’est une croix à porter quand on sait que ce dérangement était essentiel pour le bénéfice de tous. Surtout, avec eux, il faut éviter les thèmes de conversation dits lourds, pour leur préférer le sirop d’érable. Ainsi, ce pays est en train de créer des martyrs involontaires, qu’il voudra bien se réclamer dans le futur, quand le dérangement sera applaudi partout ailleurs. C’est à ces gens-là donc, qui dérangent ce statu quo des imbéciles, qu’il faut dire d’abandonner la lutte. Ce peuple ne mérite pas que personne ne s’attarde sur lui : il a passé son existence à planter des couteaux dans le dos à tous ceux qui voulaient l’aider. Il faut supplier à ces gens bienveillants d’abandonner ce pays, les protéger, car il ne provoque que l’ulcère et le mépris. Qu’est-ce qu’on peut y faire donc, dans ce pays, qu’est-ce qu’on y trouve? Un petit potentiel pour le tourisme, pour admirer le paysage, presque pas de vraie gastronomie, aucune histoire réelle, composée uniquement de faits vécus sans honneur ni importance, une histoire d’autrui, enfin une littérature désespérée pour trouver une raison d’exister : Lord Durham avait raison.

On ne peut certes pas affirmer qu’il s’agit du seul pays au monde où l’on dort – mais c’est peut-être l’un des seuls qui ne s’est jamais réveillé. Il hiberne sans promesse de printemps. Pas une seule fois dans ce qu’on nomme son histoire, n’y a-t-il pas eu un moment d’autodétermination, jamais il n’a parlé par et pour lui-même. Il faut considérer que ce qui définit ce peuple est son absence même de définition, son entêtement à l’anonymat inutile, son hypocrisie de se prétendre bien-fondé. C’est un pays d’arrogants, parce que – considérant ce manque d’affirmation catastrophique – ils semblent toujours convaincus d’être aussi forts, humaine et culturellement, que d’autres peuples. Ils prétendent tout connaître, les ignorants, et réussissent à s’en convaincre entre eux, mais quand quelqu’un les démasque, ils sont troublés et se jettent dessus en meute. C’est la seule chose qui semble les souder ensemble – quelqu’un qui les confronte.

Alors qu’on ne les confronte plus, car ce serait triste d’échouer une fois de plus leur réveil, et d’avoir perdu tellement d’énergie à cet objet. Qu’on ne leur donne plus d’importance, qu’on ne leur lègue plus de pensées ni de créations, qu’on ne leur provoque plus à sortir hors de leur pitoyable paradis de somnifères. Qu’on taise leur existence et leur pertinence, ils n’en demandent pas mieux. Qu’on tâche plutôt de récupérer l’esprit et la volonté de tous ceux qui ont essayé, qui veulent essayer, qui essayeront. Qu’on loue, célèbre et soude ensemble ces gens. Qu’on puise dans ce qui n’est pas pourri et qui sombre au milieu de la pourriture. Qu’on convainque les parties saines de ce corps de quitter ce corps, de le délaisser sans peine, se sachant enfin libres. Qu’on ne laisse plus un seul se faire brûler par l’esprit de ces colons décapités, qu’on ne permette plus l’abus de ces efforts. Ailleurs, certainement, le vrai travail est encore reconnu. Qu’on y soit enfin.