BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

10.12.10

Hasard usé


(23 Novembre 1987) Après toute une journée d’invocations et par les premiers mois glaciaux, la confirmation de la présence d’esprits ou du moins de forces autres que la nôtre, est arrivée sous la forme d’un antéchrist archétypal et comme miraculeusement synthétisé à partir de toutes mes expériences précédentes, assouvies ou inassouvies, vraies ou imaginées, toutes les frustrations et tous les bons souvenirs, fusionnés ensemble dans une forme unique. Je sais que la mémoire de ce petit homme sera tellement forte dans le futur que celle-ci est allée imprégner aussi le passé, d’où cette sensation de déjà-vu, de bout tragique sniffé à l’avance. Je sais qu’il est question de semaines, car il doit partir, car c’est un voyageur. Toujours, l’autre part; moi, stationnaire dans mon témoignage impraticable, je tombe dans le mimétisme de mes meilleurs jeux. Explication : on s’est connus dans un vieux loft proche du métro P., ancienne usine, mangeant un sushi et buvant un saké chez des amis. Pour commencer, on a écouté un CD de Claude Vivier tout le début de la soirée : il était temps, après mainte invocation au recours de cette machine réverbérante construite par un homme-mythe, que la forme qu’il avait si bien décelée des anciens laisse son empreinte dans nos vies, qu’elle soit à nouveau formulée comme une prophétie. Dans le froid, dehors, j’avais plaint la mollesse des vraies possibilités qui s’ouvraient à moi, je plaignais le mythe de Sisyphe et celui du contemplatif-souffrant incapable de s’aventurer hors de la vallée jugée trop riche. Les jeunes gais de l'école C. qui auraient pu être intéressants n’avaient fait qu’à peine leur sortie, et quelques uns n’y étaient même pas rendus. En arrivant au loft, il y eût un appel d’un ami des résidents, ledit appel étant dû au hasard (me dit-on), et fut invité à son tour cet américain d’à peine dix-sept ans, figure exquise, originale, d’un blondeur mystique, un jeune homme à l’allure nordique, vêtu à la manière de Kaspar Hauser ou de Huckleberry Finn. Son regard était intelligent et toute la soirée nous parlâmes. Jamais ça n’avait été le coup de foudre comme ce le fut pour moi, et pourtant la soirée coula, imprévisible mais linéaire, sans lâcher le but. Mes amis qui étaient présents, nos hôtes, se rendirent tous compte de l’intensité inouïe qui grandissait dans un coin de leur cuisine, nos yeux rivés l’un sur l’autre. Ils commenteraient plus tard comment cette soirée avait semblé surréelle et pleine de correspondances pour eux aussi, comme si une magie très proche de nous tous avait décidé de se verser jusqu’à la dernière goutte à cet instant même. Ces amis, ils et elles savent, et s’étaient demandés auparavant s’ils devaient me présenter ce jeune homme depuis son arrivée à M., voilà un mois et demi; toutefois, l'école mangeait mon temps et jamais je n’étais disponible. Très avancée la nuit, quand tous étaient couchés, on s’est embrassé, et à un moment donné il apprit que son ancien amant, (qu’une semaine auparavant, et après une semaine très intense, lui avait dit qu’il ne l’attirait plus) était un garçon que j’avais déjà aimé et essayé de convaincre d’admettre son orientation, mais qui ne m’avait pas permis de le libérer, et qui m’avait dit qu’il était « aux femmes ». Ce fut une coïncidence étrange, et davantage que plus tard, au cours de la même soirée, marchant dans la ville au petit-matin, dansant, devait-on le rencontrer, cet amant qui nous avait échappé tous les deux. Heureux, car il m’avait dit qu’il me préférait à l’autre, on est partis vers chez nous où nous avons fait l’amour au moins quatre fois en douze heures, et d’une façon particulièrement intense. J’étais tellement ébloui par le contenu esthétique de ce paradigme qui enfin m’avait choisi, que mes érections n’étaient pas évidentes à démarrer. Tout mon corps vrillait et tremblait. Il ressemblait à tous mes anciens amants, et à tous ceux que j’ai désiré sans connaître ou projeté en fermant mes yeux, depuis le début de ma sexualité. Il me dit plus tard que son nom du milieu était Raphaël, comme l’archange dans le livre de Tobie (sans doute avait-il l’air d’un ange) : il avait aussi ce lien avec le peintre, et sa chevelure dorée et le classicisme parfaitement équilibré de ses formes me conduirent à la certitude d’être en train de goûter à un moment de la Renaissance. Je m’adonnais sous peu, et bien inévitablement, à l’idolâtre de ce corps de Tadzio très finement muscle, robuste mais mince, et sa peau de cachemire avec l’éclat de l’ivoire et l’élasticité insoupçonnée, à peine poilue dans des régions surprenantes, sa peau qui sentait la cire, avec une odeur ronde et naturelle. Son ventre ressemblait à une cithare, et à la hanche il y avait cette forme, ce code mystérieux qui coupe, arrondit, puis encore coupe, la forme du garçon. Le corps vu par Wilhelm Van Gloeden et le visage par Herbert List, la créature chantée par Thomas Mann – apporte-t-elle la mort? Dans tous les cas, il doit partir, et c’est une sorte d’être irréel, ou d’ange gardien, affublé des traits intimes de mon inconscient, et le fait qu’il parte m’attriste, même si l’on ne se connaît que très peu (et que je crois le connaître depuis toujours). Je lui ai dit que c’était ma meilleure fois, mon plus heureux moment, je lui ai offert de rester chez nous pour un temps indéfini; il a dit qu’il resterait un peu. Soudain, c’est toute la poétique de Walt Whitman qui semble émaner de ce garçon, et jadis sur une lancée, je restai paralysé, sans pouvoir dormir, ni manger, quand il fût parti – non sans m’avoir dit de lui laisser mon numéro. Après ce furent des journées entières sans donner de ses nouvelles, des journées lourdes, car quand il était parti, il avait plutôt l’air distant et résorbé. Je n’aurais pas pu supporter de lui demander si je l’agaçais, si j’étais encore une fois trop intense, si je semblais foudroyé; mais il avait, lui aussi, cet aspect de foudroiement, d’incompréhension devant la Nature. Avant de partir, il était sorti dans ma cour-arrière, dans la neige, et je ne l’avais pas vu, ni ses pas non plus. Pourtant, je voyais presque toute la cour de ma fenêtre, et pour avoir accès à la seule partie que je ne voyais pas il aurait fallu qu’il laisse des pas visibles. La légende commençait à s’esquisser : voici un garçon qui sautait des trains dans l'ouest à l’âge de quatorze ans. Moi, à cet âge-là, j’avais sauté la barrière de la tonalité et composé mon premier quatuor à cordes. Quelque chose nous habitait tous les deux qui avait formé notre rencontre, vers laquelle on a eu des trajectoires inexplicables même à nos propres yeux, plus colossales que l’imaginaire d’un seul humain. Le soir après qu’il soit parti, j’étais au party de l'école C., où étaient présents non seulement plusieurs des camarades qui m’avaient peuplé la tête, mais aussi ceux de l'école P. et en particulier celui que j’avais aimé douloureusement. À ma surprise, ces gens ne me touchaient plus au sens pédérastique, je les trouvais immatures et trop fiers, et je constatai combien ils nécessitaient de l’ordre social de l’acceptation, et de l’hétérosexualité réconfortante, pour pouvoir s’épanouir. Mon attitude envers ces anciens éromènes potentiels était cynique et noire, absurde et grotesque mais non pas drôle. J’avais atteint l’idéal, la forme m’était parvenue intacte, je reconnaissais le message, et dans un frisson sans queue ni tête, indescriptible illumination, je reconnus que le message m’avait été envoyé, à moi, par quelque chose. La magie s’expliquait, les chemins aboutissaient, l’attente avait un sens; arriverai-je à me libérer enfin, à croire au destin? Cependant, j’eus peur qu’il ne revienne pas, ou qu’il soit déjà reparti, et j’imaginais déjà ma mémoire aigre-douce lui chatouillant sur la voie ferrée, par un après-midi rouillé et pesant, tandis que L’île des morts de Rachmaninov s’alourdissait sur mes tristes épaules usées de nos ébats. Deux jours plus tard, au creux de mon désespoir, je trouvai, en faisant le ménage chez nous, son sac de voyage, placé derrière l’une de mes portes – la chose prenait une toute autre tournure. Sans doute, l’intensité que j’avais vécue, il l’avait partagée et aimée, et possiblement essayait-il de mettre de l’ordre dans ses émotions après semblable expérience. Une chose était maintenant certaine, et c’est qu’on se reverrait, et jusqu’à que ce jour soit venu, je n’ouvrirais pas ce sac, et je siroterais le peu de certitude qui me restait comme un élixir sauvage, avec la langue courbe et goinfre, et les yeux fermés.