BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

11.12.10

L'Art-dieu (paraphilosophique)

La musique a subi, au cours du siècle dernier, une dissociation – musique populaire : socialement
répandue, engagée, participative mais largement appauvrie dans son éventail linguistique; musique dite
savante : progressivement hermétique, socialement inutile et anachronique parce que trop élaborée
en marge des processus sociaux, incapable de tenir le pas au bouillonnement qui lui entoure. Cette
dichotomie est allée en s’exacerbant jusqu’à l’irréconciliable. Il est nécessaire de trouver les ponts reliant
les deux pôles, éduquer le peuple en ouvrant les salles et en déversant l’art sur les peuples, sortant la
musique dans la rue, en faisant participer le public. En même temps, il faut changer les mœurs relatifs à
la salle de concert, abolir les traditions vétustes et innécessaires, se rapproprier la liberté de jouissance
et d’éclatement dans l’appréciation de la beauté; rendre à la musique sa place en tant qu’outil de
communication, d’éducation sociale et d’action collective, et non pas l’observer passivement comme objet
de contemplation.

Reconnaître la crise mondiale d’inspiration, de poésie, de folie humaine et d’énergie créatrice; trouver
les racines de cette crise dans l’individualisme causé par la société de consommation, l’état policier et la
censure du favoritisme et du paraître, la collaboration médiatique et publicitaire, et enfin tout ce que, dans
la société étatsuniennisante contemporaine, aboutit à une lobotomie spirituelle.

Notre but est celui d’instiguer, en défense légitime de toute valeur artistique, des moyens concrets de
lutte en mettant un point sur l’urgence de cette situation. L’histoire ne doit pas mourir, notre art non plus.
On ne peut pas prétendre suivre un discours cohérent et intègre si au sujet du risque tous les artistes
reculent. L’art a été vendu, acheté, copié, prostitué, recyclé, emballé, analysé, calculé, et surconsommé
en l’espace de cents ans. Quand un pays, ignoble barrière aux bords inégaux, est attaqué, ses habitants
s’empressent de le défendre; après les gouvernements ne cessent de décerner à leurs prétendus héros
de ridicules honneurs, de nommer les institutions et les rues d’après leurs noms; c’est la tragédie à
mauvais goût, le feuilleton national, qui nous envoûte, qui nous unit. Quand l’art universel se fait nier ou
attaquer par cette aridité ambiante, personne ne réagit, les artistes s’estompent, oublient. Au milieu de ce
manque d’écoute des peuples au sujet des guerres et conflits, les musiciens sommes par nature aptes
à écouter, mais aussi à planifier l’écoute, à enseigner l’écoute, à la surveiller. Nous appelons chacun à

abolir le travail pour trouver leur occupation naturelle, et à l’entreprendre comme une discipline, et à la
développer comme un artisanat honnête, pour la porter au bien du dialogue et de la rupture, du cycle
amené savamment, de la révolution orchestrée, mais aussi orchestrale, parce qu’elle mélange deux
histoires particulières, et cherche à rejoindre toutes les autres.

À la lumière des dangers constatés, il faut confirmer l’échec de l’enseignement traditionnel, celui-ci
étant identifié et associé au système qu’inocule l’art et le réduit à son dénominateur commun frôlant
(ou dépassant) le ridicule. On s’est proposé de bâtir une structure, distincte et autonome en tout point,
d’éducation illimitée, basée sur le troc, non-homologuée, donc illégale, mais active, durable, équitable et
efficace. Cette éducation sera menée à bien par tout moyen nécessaire pour la subsistance du sauvage
et du véritablement majestueux. Il est clair qu’une telle démarche nécessite de grande dévotion,
patience, et ouverture au compromis dans l’étape de coexistence avec le système ancien.

Néanmoins, il serait utile d’identifier les structures existantes comme étant des noyaux substantiels
d’énergie (du moins potentiellement) permettant la rencontre, l’organisation et la taxonomie des éléments
nécessaires à la construction d’un environnement autonome d’éducation, en vue d’une chute éventuelle
du système traditionnel à travers les actions du nouveau. Ces institutions comportent donc en elles-
mêmes une première étape de leur propre destruction, puisqu’elles détiennent tout le savoir requis à cette
fin.

Si l’enseignement de la musique est une sphère à reconstituer, sa suite, le « marché du travail », se
révèle être davantage plus agressive envers l’intégrité de l’art et de ses artisans. Le marché du travail
a été profondément bouleversé par la dictature de l’enregistrement, et la résultante perte d’intérêt et
d’appréciation de l’événement public, dont découle l’incidence d’abus de pouvoir envers des musiciens
dans le marché du travail, ce qui scelle la précarité du métier. Il faut arrêter de dépendre : d’un diplôme,
d’un patron, d’un instrument, d’un répertoire! D’abord il faudrait, tout comme avec l’apprentissage,
redéfinir le travail, puis inverser les deux définitions jusqu’à les confondre. Je ne veux pas m’empêcher de
mettre ma griffe pleine de graisse sur ce même manifeste. Par action collective, ce marché tombera, mais
nous devons aussi protéger ceux et celles qui sont prisonniers du ciment et du cycle imposé de la peur,
qui n’ont pas eu l’avantage de notre synchronie historique. Avec eux, compassion, puis apprenons d’eux
ensuite.

Nécessité d’une structure autonome de vie, d’une famille où les liens sont redéfinis par les affinités
naturelles et non pas les hiérarchies, où le brutale serait aussi possible que l’interdit, sans l’épatement
de la morale durcie, sans les craquements de chaise, pouvant former un lieu d’habitation, recherche,
enseignement, création, lutte et collaboration avec d’autres disciplines et d’autres cultures, donc un
projet d’université permanente, formée par des artistes libres, autogérés, qui esquivent l’intermédiaire
(disquaires, patrons, médias, orchestres, imprésarios, bourses gouvernementales ou privées, syndicats
d’arts, etc.) mais réussissent tout de même non seulement à être épanoui-e-s dans leur création, mais à
redécouvrir la fonction originale de leur art, de recevoir la reconnaissance et surtout l’intérêt du peuple de
façon plus honnête, et aussi participer à ses démarches sociales, se rattacher à l’histoire humaine, briser
les sous-divisions sociales créées par l’éducation et le travail traditionnels.

Dans cette optique, il faut une restructuration sinon une abolition du concept de copyright et des syndicats
et guildes d’artistes, la défense de la liberté de l’art et l’impossibilité de se l’approprier, libre cours à la
citation comme l’auraient exercée les baroques, abolition de la propriété privée en musique.