BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

12.12.10

Nouveaux Noés


Les géologues nous assurent qu’il n’y a pas eu de déluge, quand les symboles tournent indéfiniment autour de la thématique de l’oubli. Bien que les glaciers aient pu fondre leurs eaux sur les supports de mille peuples, il a été question d’éliminer les cicatrices brûlantes de l’histoire, ces complexes freudiens des civilisations, afin qu’elles puissent se lancer dans la course à la maturité sociale.

Méthodiquement, et comme sous l'effet d'une sourde conviction écrite hors de leurs corps, a eu lieu une promenade de mystiques ensemencés de graines prohibées de la mémoire, et qui gardaient soucieux leur secret inexhibable de peur de se faire reconnaître, appuyés tête lourde contre le mur des lamentations. Persécutés pour leur lucidité, leur incapacité de se replier aux rôles que leur assignait leur réseau, ainsi que par leur accès éthique à l’insoumission face aux idoles et modèles courants, leur alchimie découlait de sources barbares, de physiques internes régissant l’ordre unique vieux comme les sphères liquides. Leur inconscient se souvient encore d’une ère sous-marine, d’abord limité dans ses perceptions, apprenant toujours mieux l’espace environnant, s’apparentant à l’univers même en éternelle expérience. Leur peau se souvient de l’air, ce fluide invisible qu’augmentait leur capacité de manœuvre, mais dans lequel ils était lourds et devaient se muscler autrement, et assimiler des nouvelles spécificités somatiques. De la terre ils avaient vu un jour, entre quatre vies sous divers aspects, pousser un volume incalculable de richesse verte, multiforme. Ce n’est que plus tard que le feu avait tué leurs frères et leurs sœurs.

Les époques regorgent de ces insensés dont la piété de pureté pouvait transformer en nécrophages insomniaques, dévoués au culte des jeux perdus, défiant la mort en la mangeant. Que de monarques, d’églises, de gouvernements, ont daigné anéantir leur coffre-fort de culture, par l’exil, par le feu, par le martyr involontaire. Que de cultures muettes sont venues substituer leurs paroles, tabassant la continuité de leur sagesse en traditions banales, cultes cocasses dignes de plèbe. Puisque c’est cette passion de l’éphémère qu’a nourri les esprits ensevelis dans leur cellule temporelle, tandis que d’autres s’ouvraient des blessures de temps, libant leurs hémorragies pour saisir les ancêtres à travers le sang. Les avatars et la peur de l’autorité n’étaient pas faites pour ces humains nus, eux qui pourtant s’effrayaient d’un papillon en pleine divagation aérienne : un respect incongru leur était commun.

Déjà à un jeune âge, ces individus excellent dans la pratique d’un théâtre surimposé à leur réalité environnante. Leur figure est translucide, immortelle, et d’une pâleur sublime; les yeux cherchent, suspendus du plafond de la pièce ou du ciel s’il le faut. Tous sont transportés vers l’apnée par un talisman mythique qu’un homme nu, à qui ils ont fait confiance, leur a apportés dans un rêve qu’ils ont fait semblant d’oublier au réveil . Plus tard, aveuglés par une sensibilité à la beauté qui découle de l’amour de leur mère, ils canalisent leurs inhibitions dans le talisman, qui leur permet d’outiller le firmament nuit noire après nuit blanche. Du restant de leurs vies, ils resteront toujours proches de la côte prononcée du sommeil, goûtant à une luminescence quintessentielle, ondoyant par tangage et roulis dans un vent hiémal qui coule du crâne de leurs sociétés, toujours afin de se souvenir de leur rêve. Mais leur position sur la carte chronologique est souvent interchangeable, si bien aussi que leur position originale paraît hors de contexte.

Dans le défilé de cadavres que nous offrent histoire et préhistoire, il s'est formé de puissantes chaînes d’énergie, champs magnéto-temporels qui perpétuent leur action à travers une généalogie de génies, sortes de Merlins légendaires capables de lire le temps dans toutes les directions. Ces troubadours par temps de peste s’érigent encore aujourd’hui, à la façon d’antennes paraboliques dirigées les unes vers les autres à travers les siècles. La loi et l’ordre, autrefois la foi, toujours l’argent et la guerre, ont placé ces hommes et ces femmes en marge de leurs frères et de leurs sœurs, ont décapité leurs discours aiguillonnés qui menaçaient le pouvoir par leurs airs de psaume nacré, vrai, prêt à dissiper l’ignorance. Au moment où bourreau atteint cou la mémoire se libère, et une mécanique de survie s’enclenche bruyamment, menant le chant ailleurs, à la recherche d’un nouvel étui de vie.

Alors coule un jus électromagnétique qui enrobe six continents, gluant ensemble les énigmes des cadavres en devenir, et qui se voit amplifié dans le ventre d’une femme choisie pour la pureté de ses eaux. D’elle naîtra un prince dégénératif, déphasé de plus qu’un siècle et incapable de grandir, élancé, féminin, ruisselant. Puis le cycle se répétera invariablement, accomplissant une régénération absolue à chaque reprise, mais toujours en sculptant ce visage d’une beauté subliminale, étrangère au présent. Ils semblent se recréer parallèlement dans un temps futur et passé, prisonniers des souvenirs flous qui s’échappent de leur cage pour leur sauter au visage comme le vécu d’un autre cervelet. Transformés en nouveaux Noés, leur force n’est pas dans les siècles mais à travers des siècles; leur mort ne leur obsède d’autant qu’elle leur est indispensable pour atteindre la vie. En vie ils sont gavés et peuplés d’oubli, mais une fois déterrés c’est la mémoire qui les habite. Ainsi leur arrive-t-il, dès leur premier pèlerinage, de goûter à cet obscurantisme qu’est la jeunesse.

Le crâne levant; les mécanismes se font lubrifier par une croisade à l’oubli. Détentes, les ligaments chéris ont abandonné leur sanglot épinglé qui réveillait du sommeil peau froide, vessie mi-pleine, goût d’épave sur l’oreiller. Les ignobles qu’aujourd’hui se lèvent pour ignorer l’autorité qui leur archive la bile se meurent hirsutes d’une hépatite blanche, s’arrachant le foie d’un poing en poses morbides, simulant canaux immobiles qui percent simultanément leurs flancs de béton armé. Des chiures d’oiseaux verticaux pleuvent affreusement sur les têtes de tous ces mecs, les nuages les suivent fidèles partout en ville, coupant souffles, béant bouches, suivant conclusions sonorement absurdes pour phrases brodées en bric-à-brac-adabra. Un ciel boueux leur accueille, et ils répandent l’aube de leurs bras et de leurs gestes achevés avec soin. Ce qui noyait est devenu buvable, la falaise a abouti en plateau, les aboiements des bêtes ont été perçus comme musique contemporaine.

Aux débuts d’une révolte artistique d’envergure, le climat fait coaguler des pressentiments collectifs qui encouragent la création et la prolixité dans un temps opaque où la pratique de l’art a perdu toute pertinence, où l’héroïsme historique n’a plus de place, où la vérité dérange. Nous, plantés hors temps dans une civilisation au portrait émotionnel castré et catastrophique, nous nous appelons purs et immatures, nous nous appelons schizophrénie et névrose, nous nous appelons beauté absolue et monstre dégoulinant, nous nous appelons le présent et l’infini, nous nous appelons lune et soleil, nous nous appelons immigration et homosexualité, nous nous appelons crime et pauvreté, faim et nourriture, nous nous appelons vie et mort, nous nous appelons les uns les autres.

On veut mourir parce qu’on se sent condamnés à vivre bien plus longtemps qu’un corps; et cela écrase, cela fait être jaloux d’une foule, cela fait rendre désirables la médiocrité, la lâcheté, le conformisme, la méconscience. Or une responsabilité pèse sur nous qui tient de mission de volonté hitlérienne, ou d’envoi divin, bref d’une insupportable mégalomanie dans une épistémè aux ego en canne, où tous et toutes se croient petits. Pourtant ce n’est pas un dieu ou un surhomme qui est au cœur de notre responsabilité, loin de là, mais un immense respect des connaissances expérimentales et de la cognition cumulative de nos ancêtres : eux qui, du passé s’il se peut, nous exhortent de continuer, de perdurer, de subsister, de résister, de ne jamais baisser les bras. Toute naissance est imprégnée de cette responsabilité comme tout nouveau loup a dû s’aventurer plus loin que les autres dans la forêt, sans que cela ne fasse de lui implicitement un élu. C’est la loi de la nature que notre temps s’empresse si copieusement d’oublier.

Nous, avant-garde pure, exclusivement au service d’un art en équilibre, devons nous considérer souvent comme des nouveaux prophètes, astiqués qui donnent l’impression de donner l’autre joue : parce que l’intérêt qu’on porte aujourd’hui à l’art fera en sorte que notre révolte passe inaperçue, conçue comme désuète par une population qui a été forcée d’oublier par un complot de l’image, et de guerres mondiales, civiles, chaudes, froides et de toutes les couleurs. Comme par défense, les peuples abasourdis se sont repliés sur eux-mêmes, et leurs environnements sont lentement rendus artificiels, énormes de faste et ruse, renouvelés sans cimentation, éternellement en état de substitution par diminution. Avec le temps, l’hémisphère nord a atteint une solide richesse (bâtie sur le dos d’une désolation sans d’autres limites que le fond de l’histoire) qui a permis à ses gens de se gentrifier dans la consommation effrénée d’objets inutiles au bonheur humain. Ce matérialisme, et la technologie qui a permis de l’acquérir, ont contribué largement à stériliser l’inconscient dans son état d’évolution, ou du moins à le paralyser indéfiniment.

L’illumination agressive implore beauté du cul de l’âme, à ventre décousu en éclair, pour se rappeler de la brume de laquelle sont émanés les phares distincts et bruts de la pensée. Que les piètres barbares, amoureux de la peau, s’étendent soyeux dans leurs lits étroits, et des palmiers célestes s’entrecroiseront sur leurs demeures, tandis que les crispés fouillent dans la noirceur de leurs chambres, bâillant aux ombres, fuyant les ondes alpha qui leur sont offertes. Quelles fesses sottes, prestidigitatrices! Philosophies de la chair sublime qui s’écroulent, comme les continents se passent la domination de cinq siècles en cinq. Et la folie des enfants devient aiguë, leur innocence s’est fait violer plus facilement, au moyen d’attouchements cérébraux, et la consommation massive crée des générations de dépravés sexuels, tout comme la radioactivité peut faire pousser aux fœtus des sixièmes doigts. Toutefois, il s’agit là d’une immoralité toujours pardonnable par la morale, parce que c’est le penchant ridicule de l’âme humaine, parce qu’il a été pardonnable aux minorités de manifester de comportements racistes, comme c’est pardonnable à certaines femmes de pratiquer des féminismes radicaux et exclusifs, qui dénigrent les hommes. Une moralité, béquille de psychanalyse, tic de peuples entiers, fondatrice de religions destructrices, est aussi une autre façon de dire faible excuse.