BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

11.12.10

Placard rural & maîtres anonymes


Quelques jours avant de quitter le B.H., je passai quelques jours à T., en région, chez un ami. C’est ainsi que je fis la connaissance de son colocataire, un garçon très avenant de vingt-cinq ans, patriote convaincu et passionné. Pendant une occasion, on est resté seuls tous les deux, et baissant son ton de voix à un chuchotement nerveux, il me fit part de son expérience. Son genou touchait ma cuisse et restait là, avec une légère pression, avec une immense chaleur. À l’âge de quatorze ans, un homme d’une quarantaine d’années l’avait invité à une bière. Ils avaient eu ensuite une relation sexuelle, la seule qu’il ait eu avec un homme dans sa vie, et celle-ci lui avait plu. Il n’en avait jamais parlé à personne mais on ne se connaissait que depuis deux jours. Ça l’angoissait que l’on pense qu’il était homosexuel, car il aimait les filles, mais tout pointait à qu’il désirait répéter l’expérience avec moi. Malheureusement mon ami est rentré à ce moment-là, ce qui mit fin à notre discussion. Je compris que ce garçon s’était masqué d’une masculinité très marquée et assez stéréotypée, qui était sécurisante pour lui, mais qu’il avait très peur de perdre. Il s’est probablement livré à moi car il n’a pas perçu que je vive mon homosexualité en niant ma masculinité. Il reconnût sa propre sexualité en moi, étant si loin du stéréotype, plus proche de la vraie nature sexuelle, plus intéressé à être qu’à paraître comme je le suis. Il reconnût en moi la pédérastie inoffensive de cet homme qui l’avait si magistralement aimé dix ans auparavant. Je pense à cet homme et je l’admire, je voudrais le connaître pour qu’il me livre ses techniques raffinées, le sachant capable de la plus grande délicatesse, et de cette pureté inégalable. Dans nos rencontres postérieures tout était tension et non-dit car nous étions toujours en présence d’autres et que cela aurait été très compromettant pour lui de faire un pas dans ces circonstances. Pour ma part, toute transgression aurait sans doute connu une réaction immunitaire finale envers moi. J’aurais été balayé de ses possibilités. Par contre, nos regards brefs pendant les trente secondes que le tiers parti s’absentait me promettaient quelque chose, et une attente se fignolait, ou plutôt une sensation de manque de conclusion, d’à venir. Ainsi analysai-je le comportement rural par rapport à l’homosexualité : autant elle est vécue de façon beaucoup plus naturelle que dans les zones urbaines, qu’elle est cachée et empreinte d’une honte judéo-chrétienne, fruit de l’incompréhension des sexes, de l’ignorance de ce qui constitue un homme et une femme. À cet égard, la perception rurale de l’homosexualité débridée telle qu’elle est vécue en ville est superficielle, et de surcroît cette dernière est déjà aplatie par la superficialité à son tour, qu’en résulte une vision truffée de préjugés au sujet de l’homosexualité, ce qui alimente la peur de la vivre ouvertement en campagne. L’église y a d’ailleurs imposé son joug plus longtemps au Québec, et rien n’a pu survivre du réflexe pédérastique dans une terre où tout a été implanté après un rigoureux tri, autant imposé par les besoins coloniaux de domination que par le rude climat, permettant seulement aux comportements perçus comme plus robustes à l’œil averti de l’église catholique, de survivre. Mais les rêves se héritent et se méritent, et d’autres mémoires ont enrichi maintenant le paysage social d’un Québec dorénavant prêt à s’affranchir.