BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

10.12.10

Une ascension dangereuse


C'était une ascension dangereuse.

À chaque fois qu'on l'avait tentée on en était mort au froid d'échardes, sous de tempêtes impitoyables. Quelquefois, on avait reculé à temps; assez pour rester en vie, pas assez pour atteindre le sommet. On clamait sans plus que c'était du domaine de l'impossible. Et il ne manquait pas d'arriver un fou ou un innocent mal préparé pour l'entreprendre. Devant le pic de titans, les petits hommes venus le conquérir avec leurs minces provisions d'escalade semblaient échapper à leur propre ridicule.

Après des années de tentatives infructueuses, quand les journaux s'étaient lassés de fausses alarmes, et que l'ascension avait perdu son glamour initial, est apparu un mercenaire qui n'était pas spécialisé en escalade. Comme le cirque médiatique qui avait battue la région s'était longtemps tu, le mercenaire est passé relativement inaperçu parmi les locaux, et s'est fait heureusement ignorer par la terre entière. Personne ne contemplait même plus la possibilité qu'on puisse accomplir l'exploit, et par conséquent il a commencé l'ascension tout seul, sans le comité d'accueil ni les journalistes, par un matin couvert.

L'intelligence du mercenaire était sans conteste, et il avait passé des années à étudier systématiquement, à travers les journaux précisément, les erreurs de tous les candidats. Il s'était entrainé fort et en silence, à l'abri des vues et des clubs d'escalade et de plein air, et il parvenait maintenant à régler tout son savoir, à concentrer son expérience sur le seul but d'atteindre la cime. C'est avec une concentration féroce qu'il est parvenu, au lever du deuxième jour, au dernier rempart de pierre se dressant contre le ciel, et qu'il y a planté son drapeau personnel, unique au monde et dessiné par lui-même pour l'occasion.

Les mois sont passés sans que personne ne réalise l'exploit, et ce jusqu'à qu'une équipe de tournage réalisant un documentaire sur le dit sommet à bord de deux hélicoptères, remarque et filme la présence du drapeau du mercenaire, fermement fixé au pic glacé. À nouveau la presse s'était gavé de l'affaire, lançant cette fois toutes sortes de promesses d'élucider le mystère. Il n'était même plus question de constater tout simplement que la montagne avait enfin était gravie: il devenait urgent de donner un visage à la prouesse pour rassasier l'œil public.

Partout sur les ondes et jusque dans les églises, des inconnus qui n'étaient même pas en mesure de grimper un mur d'école s'avançaient comme les seuls et uniques responsables de l'ascension. Les réalisateurs du documentaire ont réécrit une bonne part de leur scénario, moyennant l'octroi d'un budget plus large par des producteurs avides de spectacle et de primeur, et le film s'est concentré sur l'investigation visant à démasquer le mercenaire. Le documentaire a gagné des prix à plusieurs festivals de haut prestige, et un tiers de la planète est allé le voir, comblant les attentes monétaires des producteurs, mais laissant la question sur l'identité du mercenaire sans réponse concluante.

Une fois de plus, le cirque médiatique s'est essoufflé et l'intérêt public a migré vers un autre spectacle. La montagne et les gens qui habitaient à ses pieds ont à nouveau eu droit au calme propre à ces terres. Et c'est le moment que le mercenaire a choisi pour retourner dans le paysage. Il avait décidé de répéter l'expérience en changeant le drapeau, et la nuit avant il était entré dans l'unique pension en ville. Vers huit heures on servait le repas près du feu, dans une atmosphère intemporelle.

Le mercenaire a demandé un deuxième bol de soupe; en le lui servant, le vieil homme qui s'occupait de la pension s'est adressé au mercenaire de cette guise:

- Je t'ai déjà vu par ici...n'étais-tu pas celui qui a planté le drapeau au sommet?

La maîtrise du vieil homme, mue par une philosophie a toute épreuve, désarmait sur le coup le mercenaire, qui s'est laissé aller au jeu avec l'inexplicable conviction que le vieil homme ne lui trahirait pas.

- Mais comment l'avez-vous su? s'est exclamé le mercenaire, la cuillère échappée par terre.

- C'est simple. Si je me souviens de ton visage, c'est que t'es déjà passé par ici. Sinon tu serais l'un de ceux-là qui sont morts, et je ne crois pas aux revenants, rendu à mon âge. La vanité a fini par avoir le dessus sur toi, et t'es revenu, et personne d'autre ne serait revenu...

- Et pourquoi alors ne seraient-ils pas revenus, les autres?

- Parce que c'est ça que ça fait, la honte d'avoir échappé à la mort.