BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

12.12.10

Nouveaux Noés


Les géologues nous assurent qu’il n’y a pas eu de déluge, quand les symboles tournent indéfiniment autour de la thématique de l’oubli. Bien que les glaciers aient pu fondre leurs eaux sur les supports de mille peuples, il a été question d’éliminer les cicatrices brûlantes de l’histoire, ces complexes freudiens des civilisations, afin qu’elles puissent se lancer dans la course à la maturité sociale.

Méthodiquement, et comme sous l'effet d'une sourde conviction écrite hors de leurs corps, a eu lieu une promenade de mystiques ensemencés de graines prohibées de la mémoire, et qui gardaient soucieux leur secret inexhibable de peur de se faire reconnaître, appuyés tête lourde contre le mur des lamentations. Persécutés pour leur lucidité, leur incapacité de se replier aux rôles que leur assignait leur réseau, ainsi que par leur accès éthique à l’insoumission face aux idoles et modèles courants, leur alchimie découlait de sources barbares, de physiques internes régissant l’ordre unique vieux comme les sphères liquides. Leur inconscient se souvient encore d’une ère sous-marine, d’abord limité dans ses perceptions, apprenant toujours mieux l’espace environnant, s’apparentant à l’univers même en éternelle expérience. Leur peau se souvient de l’air, ce fluide invisible qu’augmentait leur capacité de manœuvre, mais dans lequel ils était lourds et devaient se muscler autrement, et assimiler des nouvelles spécificités somatiques. De la terre ils avaient vu un jour, entre quatre vies sous divers aspects, pousser un volume incalculable de richesse verte, multiforme. Ce n’est que plus tard que le feu avait tué leurs frères et leurs sœurs.

Les époques regorgent de ces insensés dont la piété de pureté pouvait transformer en nécrophages insomniaques, dévoués au culte des jeux perdus, défiant la mort en la mangeant. Que de monarques, d’églises, de gouvernements, ont daigné anéantir leur coffre-fort de culture, par l’exil, par le feu, par le martyr involontaire. Que de cultures muettes sont venues substituer leurs paroles, tabassant la continuité de leur sagesse en traditions banales, cultes cocasses dignes de plèbe. Puisque c’est cette passion de l’éphémère qu’a nourri les esprits ensevelis dans leur cellule temporelle, tandis que d’autres s’ouvraient des blessures de temps, libant leurs hémorragies pour saisir les ancêtres à travers le sang. Les avatars et la peur de l’autorité n’étaient pas faites pour ces humains nus, eux qui pourtant s’effrayaient d’un papillon en pleine divagation aérienne : un respect incongru leur était commun.

Déjà à un jeune âge, ces individus excellent dans la pratique d’un théâtre surimposé à leur réalité environnante. Leur figure est translucide, immortelle, et d’une pâleur sublime; les yeux cherchent, suspendus du plafond de la pièce ou du ciel s’il le faut. Tous sont transportés vers l’apnée par un talisman mythique qu’un homme nu, à qui ils ont fait confiance, leur a apportés dans un rêve qu’ils ont fait semblant d’oublier au réveil . Plus tard, aveuglés par une sensibilité à la beauté qui découle de l’amour de leur mère, ils canalisent leurs inhibitions dans le talisman, qui leur permet d’outiller le firmament nuit noire après nuit blanche. Du restant de leurs vies, ils resteront toujours proches de la côte prononcée du sommeil, goûtant à une luminescence quintessentielle, ondoyant par tangage et roulis dans un vent hiémal qui coule du crâne de leurs sociétés, toujours afin de se souvenir de leur rêve. Mais leur position sur la carte chronologique est souvent interchangeable, si bien aussi que leur position originale paraît hors de contexte.

Dans le défilé de cadavres que nous offrent histoire et préhistoire, il s'est formé de puissantes chaînes d’énergie, champs magnéto-temporels qui perpétuent leur action à travers une généalogie de génies, sortes de Merlins légendaires capables de lire le temps dans toutes les directions. Ces troubadours par temps de peste s’érigent encore aujourd’hui, à la façon d’antennes paraboliques dirigées les unes vers les autres à travers les siècles. La loi et l’ordre, autrefois la foi, toujours l’argent et la guerre, ont placé ces hommes et ces femmes en marge de leurs frères et de leurs sœurs, ont décapité leurs discours aiguillonnés qui menaçaient le pouvoir par leurs airs de psaume nacré, vrai, prêt à dissiper l’ignorance. Au moment où bourreau atteint cou la mémoire se libère, et une mécanique de survie s’enclenche bruyamment, menant le chant ailleurs, à la recherche d’un nouvel étui de vie.

Alors coule un jus électromagnétique qui enrobe six continents, gluant ensemble les énigmes des cadavres en devenir, et qui se voit amplifié dans le ventre d’une femme choisie pour la pureté de ses eaux. D’elle naîtra un prince dégénératif, déphasé de plus qu’un siècle et incapable de grandir, élancé, féminin, ruisselant. Puis le cycle se répétera invariablement, accomplissant une régénération absolue à chaque reprise, mais toujours en sculptant ce visage d’une beauté subliminale, étrangère au présent. Ils semblent se recréer parallèlement dans un temps futur et passé, prisonniers des souvenirs flous qui s’échappent de leur cage pour leur sauter au visage comme le vécu d’un autre cervelet. Transformés en nouveaux Noés, leur force n’est pas dans les siècles mais à travers des siècles; leur mort ne leur obsède d’autant qu’elle leur est indispensable pour atteindre la vie. En vie ils sont gavés et peuplés d’oubli, mais une fois déterrés c’est la mémoire qui les habite. Ainsi leur arrive-t-il, dès leur premier pèlerinage, de goûter à cet obscurantisme qu’est la jeunesse.

Le crâne levant; les mécanismes se font lubrifier par une croisade à l’oubli. Détentes, les ligaments chéris ont abandonné leur sanglot épinglé qui réveillait du sommeil peau froide, vessie mi-pleine, goût d’épave sur l’oreiller. Les ignobles qu’aujourd’hui se lèvent pour ignorer l’autorité qui leur archive la bile se meurent hirsutes d’une hépatite blanche, s’arrachant le foie d’un poing en poses morbides, simulant canaux immobiles qui percent simultanément leurs flancs de béton armé. Des chiures d’oiseaux verticaux pleuvent affreusement sur les têtes de tous ces mecs, les nuages les suivent fidèles partout en ville, coupant souffles, béant bouches, suivant conclusions sonorement absurdes pour phrases brodées en bric-à-brac-adabra. Un ciel boueux leur accueille, et ils répandent l’aube de leurs bras et de leurs gestes achevés avec soin. Ce qui noyait est devenu buvable, la falaise a abouti en plateau, les aboiements des bêtes ont été perçus comme musique contemporaine.

Aux débuts d’une révolte artistique d’envergure, le climat fait coaguler des pressentiments collectifs qui encouragent la création et la prolixité dans un temps opaque où la pratique de l’art a perdu toute pertinence, où l’héroïsme historique n’a plus de place, où la vérité dérange. Nous, plantés hors temps dans une civilisation au portrait émotionnel castré et catastrophique, nous nous appelons purs et immatures, nous nous appelons schizophrénie et névrose, nous nous appelons beauté absolue et monstre dégoulinant, nous nous appelons le présent et l’infini, nous nous appelons lune et soleil, nous nous appelons immigration et homosexualité, nous nous appelons crime et pauvreté, faim et nourriture, nous nous appelons vie et mort, nous nous appelons les uns les autres.

On veut mourir parce qu’on se sent condamnés à vivre bien plus longtemps qu’un corps; et cela écrase, cela fait être jaloux d’une foule, cela fait rendre désirables la médiocrité, la lâcheté, le conformisme, la méconscience. Or une responsabilité pèse sur nous qui tient de mission de volonté hitlérienne, ou d’envoi divin, bref d’une insupportable mégalomanie dans une épistémè aux ego en canne, où tous et toutes se croient petits. Pourtant ce n’est pas un dieu ou un surhomme qui est au cœur de notre responsabilité, loin de là, mais un immense respect des connaissances expérimentales et de la cognition cumulative de nos ancêtres : eux qui, du passé s’il se peut, nous exhortent de continuer, de perdurer, de subsister, de résister, de ne jamais baisser les bras. Toute naissance est imprégnée de cette responsabilité comme tout nouveau loup a dû s’aventurer plus loin que les autres dans la forêt, sans que cela ne fasse de lui implicitement un élu. C’est la loi de la nature que notre temps s’empresse si copieusement d’oublier.

Nous, avant-garde pure, exclusivement au service d’un art en équilibre, devons nous considérer souvent comme des nouveaux prophètes, astiqués qui donnent l’impression de donner l’autre joue : parce que l’intérêt qu’on porte aujourd’hui à l’art fera en sorte que notre révolte passe inaperçue, conçue comme désuète par une population qui a été forcée d’oublier par un complot de l’image, et de guerres mondiales, civiles, chaudes, froides et de toutes les couleurs. Comme par défense, les peuples abasourdis se sont repliés sur eux-mêmes, et leurs environnements sont lentement rendus artificiels, énormes de faste et ruse, renouvelés sans cimentation, éternellement en état de substitution par diminution. Avec le temps, l’hémisphère nord a atteint une solide richesse (bâtie sur le dos d’une désolation sans d’autres limites que le fond de l’histoire) qui a permis à ses gens de se gentrifier dans la consommation effrénée d’objets inutiles au bonheur humain. Ce matérialisme, et la technologie qui a permis de l’acquérir, ont contribué largement à stériliser l’inconscient dans son état d’évolution, ou du moins à le paralyser indéfiniment.

L’illumination agressive implore beauté du cul de l’âme, à ventre décousu en éclair, pour se rappeler de la brume de laquelle sont émanés les phares distincts et bruts de la pensée. Que les piètres barbares, amoureux de la peau, s’étendent soyeux dans leurs lits étroits, et des palmiers célestes s’entrecroiseront sur leurs demeures, tandis que les crispés fouillent dans la noirceur de leurs chambres, bâillant aux ombres, fuyant les ondes alpha qui leur sont offertes. Quelles fesses sottes, prestidigitatrices! Philosophies de la chair sublime qui s’écroulent, comme les continents se passent la domination de cinq siècles en cinq. Et la folie des enfants devient aiguë, leur innocence s’est fait violer plus facilement, au moyen d’attouchements cérébraux, et la consommation massive crée des générations de dépravés sexuels, tout comme la radioactivité peut faire pousser aux fœtus des sixièmes doigts. Toutefois, il s’agit là d’une immoralité toujours pardonnable par la morale, parce que c’est le penchant ridicule de l’âme humaine, parce qu’il a été pardonnable aux minorités de manifester de comportements racistes, comme c’est pardonnable à certaines femmes de pratiquer des féminismes radicaux et exclusifs, qui dénigrent les hommes. Une moralité, béquille de psychanalyse, tic de peuples entiers, fondatrice de religions destructrices, est aussi une autre façon de dire faible excuse.

How to create


find the resonance
explore it
bring it then to the realms
accumulate paroxysms
enjoy them
select magic from amongst
all these excesses
consider the rest immature
only for now
for this
this will be the matter
let the matter clash
into other matter
and repeat the process
almost inadvertedly although
with an honest sense
of discipline and work
structure should only come
from trained instincts
bred over time
mathematics are less important
but must have been digested
customised to self
raised to excellence
through a uniqueness of frame
learning to place the frame
elsewhere is crucial
and must not be taken lightly
for the very structure
can only derive from perspective
and hence the angle of glance
must be groomed obsessively
until a form is visible
and relatable to the matter
that has been raised
so that in due time
a fusion will seem to occur
but only when
enough logical observations
fleeting passions
local instants and parcels
will have been considered
indeed when the frame
and the content have been
thought upon
with sufficient intent
there will be a or many
critical moments
where the whole inception
becomes blurred
or is recommenced
from the smallest of ocurrences
and when this happens
one must not be discouraged
or view this as a setback
for it is a fascinating event
that excites quantum synapses
and in it all the possibilities
can be witnessed together
side by side
and one is able to choose
and to drop anchor
and wait quaintly
observing

11.12.10

Placard rural & maîtres anonymes


Quelques jours avant de quitter le B.H., je passai quelques jours à T., en région, chez un ami. C’est ainsi que je fis la connaissance de son colocataire, un garçon très avenant de vingt-cinq ans, patriote convaincu et passionné. Pendant une occasion, on est resté seuls tous les deux, et baissant son ton de voix à un chuchotement nerveux, il me fit part de son expérience. Son genou touchait ma cuisse et restait là, avec une légère pression, avec une immense chaleur. À l’âge de quatorze ans, un homme d’une quarantaine d’années l’avait invité à une bière. Ils avaient eu ensuite une relation sexuelle, la seule qu’il ait eu avec un homme dans sa vie, et celle-ci lui avait plu. Il n’en avait jamais parlé à personne mais on ne se connaissait que depuis deux jours. Ça l’angoissait que l’on pense qu’il était homosexuel, car il aimait les filles, mais tout pointait à qu’il désirait répéter l’expérience avec moi. Malheureusement mon ami est rentré à ce moment-là, ce qui mit fin à notre discussion. Je compris que ce garçon s’était masqué d’une masculinité très marquée et assez stéréotypée, qui était sécurisante pour lui, mais qu’il avait très peur de perdre. Il s’est probablement livré à moi car il n’a pas perçu que je vive mon homosexualité en niant ma masculinité. Il reconnût sa propre sexualité en moi, étant si loin du stéréotype, plus proche de la vraie nature sexuelle, plus intéressé à être qu’à paraître comme je le suis. Il reconnût en moi la pédérastie inoffensive de cet homme qui l’avait si magistralement aimé dix ans auparavant. Je pense à cet homme et je l’admire, je voudrais le connaître pour qu’il me livre ses techniques raffinées, le sachant capable de la plus grande délicatesse, et de cette pureté inégalable. Dans nos rencontres postérieures tout était tension et non-dit car nous étions toujours en présence d’autres et que cela aurait été très compromettant pour lui de faire un pas dans ces circonstances. Pour ma part, toute transgression aurait sans doute connu une réaction immunitaire finale envers moi. J’aurais été balayé de ses possibilités. Par contre, nos regards brefs pendant les trente secondes que le tiers parti s’absentait me promettaient quelque chose, et une attente se fignolait, ou plutôt une sensation de manque de conclusion, d’à venir. Ainsi analysai-je le comportement rural par rapport à l’homosexualité : autant elle est vécue de façon beaucoup plus naturelle que dans les zones urbaines, qu’elle est cachée et empreinte d’une honte judéo-chrétienne, fruit de l’incompréhension des sexes, de l’ignorance de ce qui constitue un homme et une femme. À cet égard, la perception rurale de l’homosexualité débridée telle qu’elle est vécue en ville est superficielle, et de surcroît cette dernière est déjà aplatie par la superficialité à son tour, qu’en résulte une vision truffée de préjugés au sujet de l’homosexualité, ce qui alimente la peur de la vivre ouvertement en campagne. L’église y a d’ailleurs imposé son joug plus longtemps au Québec, et rien n’a pu survivre du réflexe pédérastique dans une terre où tout a été implanté après un rigoureux tri, autant imposé par les besoins coloniaux de domination que par le rude climat, permettant seulement aux comportements perçus comme plus robustes à l’œil averti de l’église catholique, de survivre. Mais les rêves se héritent et se méritent, et d’autres mémoires ont enrichi maintenant le paysage social d’un Québec dorénavant prêt à s’affranchir.

Cult-blog


this is a cult-blog


it is of the purest of natures and should only
arouse the most inspired heights of trust from
its' readers past present or future who should
be thanked dearly and also assured that there is
no weirdo organization behind no gimmick
no dogma no dish-washing no church no money
laundering no evil schemes no plan to
override the servers of the hacked and the
nuts and bolts of their swiss bank accounts
nor to overrule by any means of coertion
(even though the voicing of anger and dissent
must be allowed for the better flow of things)
nor to elicit illicit participation in matters
beyond this blog's most truthful cognition
nor to encourage any kind of lying or mistrust
misplacement or misuse of any magnitude
nor to engage in the worn battles of young
against old or poor against rich or creed
against creed or language or origin or sex
nor will this blog defend such malpractices
of humankind but will be verbally violent if
deemed necessary against such vile endeavors
and hereforth will not engage any further than
to condemn publicly by such means as the
world net and shall not trespass this notion
for this blog's prime understanding has been
that opportunism and neutrality dosed with
sufficiently textured opinion can generate
somnolence in adults and prevent them from
rightfully exerting their democratic prevalences
in spite of the state's repose on such virtual
democracy which can in no way surpass the
level of virtual liberty which humankind finds
on the net through strange connections where
masks appear and disappear momentarily only
to generate waves of approval disapproval or
indifference and to that intent this blog shall
attempt to become a hindsight issue conscious
that its low performance on the competitive
data flow of the worldwideweb signals a unique
anomaly or fatal flaw that will make it greatly
unmistakable in future consultation of its' many
entries leaving an aftertaste of foresight which
will identify it with the cult-blog etiquette in
a rather distasteful manner and it will never be
the pretention of this blog to speculate on whether
it is this or that item in its' flow that will create
a cult following as this blog concludes that any
such exercise will never be scientifically proven
or disproved in any way and hence will abstain
from any further self-judgement and/or appraisal
except to reiterate the crux of the present post:

this is a cult-blog

L'Art-dieu (paraphilosophique)

La musique a subi, au cours du siècle dernier, une dissociation – musique populaire : socialement
répandue, engagée, participative mais largement appauvrie dans son éventail linguistique; musique dite
savante : progressivement hermétique, socialement inutile et anachronique parce que trop élaborée
en marge des processus sociaux, incapable de tenir le pas au bouillonnement qui lui entoure. Cette
dichotomie est allée en s’exacerbant jusqu’à l’irréconciliable. Il est nécessaire de trouver les ponts reliant
les deux pôles, éduquer le peuple en ouvrant les salles et en déversant l’art sur les peuples, sortant la
musique dans la rue, en faisant participer le public. En même temps, il faut changer les mœurs relatifs à
la salle de concert, abolir les traditions vétustes et innécessaires, se rapproprier la liberté de jouissance
et d’éclatement dans l’appréciation de la beauté; rendre à la musique sa place en tant qu’outil de
communication, d’éducation sociale et d’action collective, et non pas l’observer passivement comme objet
de contemplation.

Reconnaître la crise mondiale d’inspiration, de poésie, de folie humaine et d’énergie créatrice; trouver
les racines de cette crise dans l’individualisme causé par la société de consommation, l’état policier et la
censure du favoritisme et du paraître, la collaboration médiatique et publicitaire, et enfin tout ce que, dans
la société étatsuniennisante contemporaine, aboutit à une lobotomie spirituelle.

Notre but est celui d’instiguer, en défense légitime de toute valeur artistique, des moyens concrets de
lutte en mettant un point sur l’urgence de cette situation. L’histoire ne doit pas mourir, notre art non plus.
On ne peut pas prétendre suivre un discours cohérent et intègre si au sujet du risque tous les artistes
reculent. L’art a été vendu, acheté, copié, prostitué, recyclé, emballé, analysé, calculé, et surconsommé
en l’espace de cents ans. Quand un pays, ignoble barrière aux bords inégaux, est attaqué, ses habitants
s’empressent de le défendre; après les gouvernements ne cessent de décerner à leurs prétendus héros
de ridicules honneurs, de nommer les institutions et les rues d’après leurs noms; c’est la tragédie à
mauvais goût, le feuilleton national, qui nous envoûte, qui nous unit. Quand l’art universel se fait nier ou
attaquer par cette aridité ambiante, personne ne réagit, les artistes s’estompent, oublient. Au milieu de ce
manque d’écoute des peuples au sujet des guerres et conflits, les musiciens sommes par nature aptes
à écouter, mais aussi à planifier l’écoute, à enseigner l’écoute, à la surveiller. Nous appelons chacun à

abolir le travail pour trouver leur occupation naturelle, et à l’entreprendre comme une discipline, et à la
développer comme un artisanat honnête, pour la porter au bien du dialogue et de la rupture, du cycle
amené savamment, de la révolution orchestrée, mais aussi orchestrale, parce qu’elle mélange deux
histoires particulières, et cherche à rejoindre toutes les autres.

À la lumière des dangers constatés, il faut confirmer l’échec de l’enseignement traditionnel, celui-ci
étant identifié et associé au système qu’inocule l’art et le réduit à son dénominateur commun frôlant
(ou dépassant) le ridicule. On s’est proposé de bâtir une structure, distincte et autonome en tout point,
d’éducation illimitée, basée sur le troc, non-homologuée, donc illégale, mais active, durable, équitable et
efficace. Cette éducation sera menée à bien par tout moyen nécessaire pour la subsistance du sauvage
et du véritablement majestueux. Il est clair qu’une telle démarche nécessite de grande dévotion,
patience, et ouverture au compromis dans l’étape de coexistence avec le système ancien.

Néanmoins, il serait utile d’identifier les structures existantes comme étant des noyaux substantiels
d’énergie (du moins potentiellement) permettant la rencontre, l’organisation et la taxonomie des éléments
nécessaires à la construction d’un environnement autonome d’éducation, en vue d’une chute éventuelle
du système traditionnel à travers les actions du nouveau. Ces institutions comportent donc en elles-
mêmes une première étape de leur propre destruction, puisqu’elles détiennent tout le savoir requis à cette
fin.

Si l’enseignement de la musique est une sphère à reconstituer, sa suite, le « marché du travail », se
révèle être davantage plus agressive envers l’intégrité de l’art et de ses artisans. Le marché du travail
a été profondément bouleversé par la dictature de l’enregistrement, et la résultante perte d’intérêt et
d’appréciation de l’événement public, dont découle l’incidence d’abus de pouvoir envers des musiciens
dans le marché du travail, ce qui scelle la précarité du métier. Il faut arrêter de dépendre : d’un diplôme,
d’un patron, d’un instrument, d’un répertoire! D’abord il faudrait, tout comme avec l’apprentissage,
redéfinir le travail, puis inverser les deux définitions jusqu’à les confondre. Je ne veux pas m’empêcher de
mettre ma griffe pleine de graisse sur ce même manifeste. Par action collective, ce marché tombera, mais
nous devons aussi protéger ceux et celles qui sont prisonniers du ciment et du cycle imposé de la peur,
qui n’ont pas eu l’avantage de notre synchronie historique. Avec eux, compassion, puis apprenons d’eux
ensuite.

Nécessité d’une structure autonome de vie, d’une famille où les liens sont redéfinis par les affinités
naturelles et non pas les hiérarchies, où le brutale serait aussi possible que l’interdit, sans l’épatement
de la morale durcie, sans les craquements de chaise, pouvant former un lieu d’habitation, recherche,
enseignement, création, lutte et collaboration avec d’autres disciplines et d’autres cultures, donc un
projet d’université permanente, formée par des artistes libres, autogérés, qui esquivent l’intermédiaire
(disquaires, patrons, médias, orchestres, imprésarios, bourses gouvernementales ou privées, syndicats
d’arts, etc.) mais réussissent tout de même non seulement à être épanoui-e-s dans leur création, mais à
redécouvrir la fonction originale de leur art, de recevoir la reconnaissance et surtout l’intérêt du peuple de
façon plus honnête, et aussi participer à ses démarches sociales, se rattacher à l’histoire humaine, briser
les sous-divisions sociales créées par l’éducation et le travail traditionnels.

Dans cette optique, il faut une restructuration sinon une abolition du concept de copyright et des syndicats
et guildes d’artistes, la défense de la liberté de l’art et l’impossibilité de se l’approprier, libre cours à la
citation comme l’auraient exercée les baroques, abolition de la propriété privée en musique.

L'Art-dieu (hardi)


Aussi longtemps que le venin fonde, nous serons tous pareils. Quand le venin aura fondu, il y en aura des distincts. Pour que le venin se dissolve, il faudra suivre les grands cours: l'Orénoque, le Saint-Laurent, le Mississippi, l'Amazone, l'Euphrate, le Nil et le Gange. Il y aura aussi la panique: elle devra être viscérale et sans répit. On parle de métros et aéroports dans le noir: les cris purgeront toutes les zones grises hors des esprits vivants, après la peur il y aura le répit, et le besoin de formes nouvelles d'expression.

Il faudra revenir en arrière quelque peu: les insouciants ne sauront rien, on devra leur apprendre d'abord l'art de la passation, pour établir un flux, un contact. Ensuite viendront les grandes matières: les bismuth, cobalt, tantale, molybdène, hafnium, antimoine, radon, tellure et bore. J'écris le plus rapidement possible avant mon infarctus: les pressions de ma poitrine deviennent inavouables. Le cœur du monde s'obstrue aussi.

Il faudra observer les plus atroces des pourritures sans se pincer le nez: il faut prendre de grandes bouffées de vapeur de merde mordue au froid arctique. Des cotons boucanants s'agrippent aux cheminées presque sans mouvement: on ne sait plus si cette fumée de lait rentre ou sort du pauvre tuyau. La bite a définitivement rétréci de quelques centimètres et les mains et les oreilles font mal. Et c'est là qu'on pense, c'est là qu'on donne, c'est là qu'on clame, c'est là qu'on réclame.

Il faudra éloigner de soi les esprits qui pullulent, réformater nos consciences, colmater l'horreur après l'avoir apprise. Seulement ensuite, les grands buts seront-ils paisibles d'être atteints: Ruwenzori, Elbert, Tajumulco, Erebus, Annapurnae, Moruyo, Apo, Robson, Fuji, Chimborazo, Matterhorn, St. Elias, Nuptse, Grandes Jorasses, Mauna Kea, Ben Nevis. La tentation d'être cuivre ou lave informe, coulant le long des flancs sexys et des éjaculations telluriennes - ça ne s'est pas reproduit depuis l'âge de bronze, même pas aux Venus Awards.

On a appris beaucoup de nouvelles déviations sexuelles de nos jours, toutes aussi loufoques et inutiles, mais jamais la téllurisexualité: le fait d'être attiré par la terre, de copuler avec les éléments. Les attiques anciens étaient bien trop pudiques pour exposer la vraie nature de leurs dieux; ils étaient nés de contacts sexuels entre le sperme d'un volcan et l'ovule d'une belle femme paralysée dans le temps comme les cadavres de poussière à Pompéi. On ne parle pas de ceux qui baisent la terre par manque d'orifices avoisinants, ou par épuisement de perversion, mais bien d'humains qui sont frappés par la terre pour engendrer des hybrides.

Bien sur, la terre s'est lassée il y a longtemps de ces aventures - dans les temps mythiques, la population du monde ne dépassait pas les dix millions de têtes. Aujourd'hui l'infection que nous sommes devenus dérange la terre. Comme un tueur en série, elle détruit tout ce qu'elle avait jadis traité avec tendresse. Elle ne se contente plus de copuler partout, elle tue les humains par millions mais les laisse stériles. Elle n'a plus le goût de procréer avec des humains - les dieux sont morts ainsi.

La terre veut maintenant privilégier les insectes. Elle les dotera d'intelligence et de poumons d'ici quelques millions d'années, ce qui assurera leur suprématie. Essayons de faire en sorte que les archéologues du futur, des sortes de blattes nerds d'un demi-mètre de hauteur, n'évaluent pas trop durement le règne humain. Imaginons ce que nous voulons représentés sur les dioramas dans leurs musées futurs, et tentons de faire en sorte que ça arrive par nos actions, par ce que nous laissons derrière, par notre art. Qu'ils ne puissent pas dire que nos dieux s'appelaient Coca-Cola, Microsoft, Nike, General Foods, ExxonMobil, Ford, IBM, Yamaha, DaimlerChrysler, General Electric, Unilever, Royal Dutch / Shell, Siemens, BP, Wal-Mart, Volkswagen, Hitachi, Walt Disney, Procter & Gamble, Dassault, AOL/Time Warner, Google, L'Oréal, Bombardier.

L'Art-dieu (larmoyant)



Comment purifier le spectacle?

Je pleure aujourd'hui, en espérant qu'on puisse rire un jour de mes larmes; l'art peut tellement devenir plus que nous semblons à bout de force, et que nous nous contentons de si peu. Il a quelque chose dans la nature du spectacle, au-delà de Debord, qui est obscène et dérangeant.

L'art ça ne devrait pas être l'art de plaire.

Je nous estime mauvais exploiteurs, je crois que nous n'avons pas encore appris le feu. C'est possiblement une étroitesse d'esprit ou une intolérance de ma part - et que je tenterai d'expliquer dans ces lignes - qui me mène à renier beaucoup d'initiatives contemporaines.

Prenons le Cirque du Soleil, le hip-hop commercial, le cinéma hollywoodien - leurs combats, leurs formats, leur pillage à l'allure idiosyncratique et leur culte du paraître. Technique et apparence: comme un miracle payant que la science peut toujours révéler. L'univers conceptuel est très riche depuis que Freud et la télé sont acceptés comme des barèmes de fonctionnement social, ou du moins comme explication acceptable d'un dysfonctionnement.

Mais le mysticisme, l'érotisme, la révolte...sont absents.

Je pleure parce que nos jeunes sont si loin non seulement d'acquérir la maîtrise et la compréhension cumulative de leurs domaines d'art, mais même d'approcher ces domaines au départ. On abandonne.

Je pleure parce que je dois constamment ajouter des notes en bas de page lors de mes simples conversations. Il n'y a pas moyen de socialiser ni de s'exercer sans devoir se réduire à une espèce de dénominateur commun. Autrement, on devient dur à suivre parce que personne n'a les références ni les compétences de base pour effectuer le cumul logique de leurs connaissances. Ni concentration ni mémoire, ni valeurs ni motivation pour en trouver des nouvelles.

Je pleure que nous soyons si loin d'accomplir l'art utile, interconnecté et évolutif dans ses références, comme un wiki réel, comme un jeu-vidéo réel, un carrefour, une plateforme et un tremplin, l'art-dieu, le respect enfin de sa pratique et de l'apprentissage de sa perception. Ne pas attaquer dieu, mais ses administrateurs, ses percepteurs, ses tentacules apocryphes.

Oui, un aboutissement. Wagner et Bayreuth à échelle du monde, avec tous les arts, toutes les visions, toutes les cultures, non pas fondues ensemble et édulcorées, mais complémentaires dans leur authenticité. La terre et tout ce qu'il s'y trouve comme le plus grand art.

Guide pour les migrations inconsolables


Les pires pays: les plus sensibles. Ils s'attardent davantage à l'observation passive qu'à l'enclenchement de mécaniques et d'engrenages évolutifs. Ce sont des cultures de réception, des cuves où se logent les liquides et les humeurs.

Les meilleurs pays:
d'abord le soleil n'y est pas en grève saisonnière, puisqu'on lui voue un culte aussi guttural que la mélanine. Le reste c'est de l'histoire, les bananes ou la mort. D'autres encore ont entrepris d'abolir l'armée et le froid, et de pardonner les bombardements.

Les plus petits pays: il y en a des ridicules, d'autres sont à Rome. Des projets de colonisation des Mille-Îles, aux autres essais d'indépendance manquant cruellement de crédibilité - on voit quelques issues convexes. Généralement, ces pays n'émettent pas de passeport ni d'onde courte, ni n'ont d'aéroport international. Lego™ a mieux compris le concept de micro-nation que tous les rois de Redonda.

Les pays les plus fiers: la fierté n'est pas un problème en soi, ce sont ses conséquences qui achèvent la partie de jouissance. On s'y donne à un sport pervers et séduisant: le nationalisme light, dûment friqué et législativement honorable. On tient à rappeler que la démocratie, à ses origines, ne permettait pas aux femmes ni aux esclaves de voter. Dommage.

Les pays les plus vulnérables: on ne s'y tient pas trop longtemps. Généralement ils sont, ont été, ou seront prochainement, envahis par l'armée des États-Unis. On y décèle notamment des traces de rumeurs nucléaires, des ouï-dires à destruction massive, des convictions hideuses et un excès gênant de déguisement en piètre état. On ne trouve guère de Gucci™ à Kandahar, pour l'instant. La chasse au garçon est, néanmoins, particulièrement prisée des occidentaux, et le garçon afghan représente une riche denrée, peut-être encore plus lucrative que l'opium.

Les pays les plus modernes: ils ne chantent plus d'opéra à l'ancienne. Ils garnissent l'exactitude de divertissements et d'études interactifs; la peur s'y est dissipée quelque peu, et c'est bon (je trippe sur les cassures dans le texte, les déchirements de style, les mises-en-abîme à saveur de débutant ou d'amateur, comme ça, et sur le baroque dieu merci, deux fois jamais pareil, trompe l'œil), et c'est bon.

Les pays les plus corrompus: le Québec. C'est pas de moi, mais de MacLean's.

Les pays les plus laids: contiennent des trouvailles génétiques et des mutations bénéfiques de l'ADN. On y retrouve plus de poètes, d'alcooliques, de toxicomanes, chômeurs et d'adeptes de migraine que dans n'importe quel autre territoire. Il faudrait voir un lien entre l'observation passive de la laideur par une fenêtre et l'observation active de la beauté dans soi.

Les pays les plus beaux: ils sont saisissants comme une pute de luxe. Ils sont tous à louer ou à vendre; nous n'aurons pas leur amour. Leurs littorales s'écartillent pour accommoder le tourisme entre ses niches. Grillades, danse, bobos exotiques - tout y est. Il faut croire que ce beau paysage (et l'augmentation du pouvoir d'acquisition de la classe moyenne) est en effet le responsable de toute la laideur intérieure inavouée par les habitants de ces parages.

Les pays les plus endettés:
on se fout de leur gueule comme le ferait un dysfonctionnaire derrière le plexiglas, s'adressant aux citoyens sans respect. Le FMI, c'est aussi tous ces petits cons qui veulent à tout prix porter la mode sur eux, qui passent leur vie sur facebook thru iphone à raconter des banalités, à polluer l'espace de white noise électromagnétique. Malheureusement, Nuremberg n'aura pas de deuxième partie - trop difficile. Rappelons que Pablo Escobar avait offert au gouvernement colombien, fin années 80, de régler intégrale et définitivement la dette extérieure du pays, en échange d'un accord de non-extradition du parrain vers les États-Unis. Ils ont refusé l'offre et continuent de payer dans tous les sens possibles du terme.

Les pays les plus en paix: ceux qui basent leur budget sur le bien-être nécessaire, et non pas sur le bien-être apparent et facile; ceux qui se servent du sens ancien du mot diplomatie. Discrets, bien dans leurs racines, ces pays émergent si lentement que les géants ne les aperçoivent jamais, dans leur cours laps de temps historique entre leurs apogées et leurs chutes. Mais ça ne peut pas tarder: tous ces pays en apparence inoffensifs, auront à temps les rênes en main. Et cette fois, ce sera sans Versailles ni Nuremberg.

La colonisation de l'Antarctique:
sous un dôme chimique qui retiendra l'ozone, le dernier rempart de la colonisation humaine sur terre aura lieu ici, avant les astres. Des nouvelles Rome, Londres, Prague, Detroit, Tokyo, Vancouver, Calcutta, Moscou du Sud... d'énormes citadelles dans un climat modéré, protégé par le dôme. Et ailleurs, les bannis tenteront de survivre les excès d'une terre rendue inhospitalière, et combattront les éléments, forgeant les légendes futures.

10.12.10

Hasard usé


(23 Novembre 1987) Après toute une journée d’invocations et par les premiers mois glaciaux, la confirmation de la présence d’esprits ou du moins de forces autres que la nôtre, est arrivée sous la forme d’un antéchrist archétypal et comme miraculeusement synthétisé à partir de toutes mes expériences précédentes, assouvies ou inassouvies, vraies ou imaginées, toutes les frustrations et tous les bons souvenirs, fusionnés ensemble dans une forme unique. Je sais que la mémoire de ce petit homme sera tellement forte dans le futur que celle-ci est allée imprégner aussi le passé, d’où cette sensation de déjà-vu, de bout tragique sniffé à l’avance. Je sais qu’il est question de semaines, car il doit partir, car c’est un voyageur. Toujours, l’autre part; moi, stationnaire dans mon témoignage impraticable, je tombe dans le mimétisme de mes meilleurs jeux. Explication : on s’est connus dans un vieux loft proche du métro P., ancienne usine, mangeant un sushi et buvant un saké chez des amis. Pour commencer, on a écouté un CD de Claude Vivier tout le début de la soirée : il était temps, après mainte invocation au recours de cette machine réverbérante construite par un homme-mythe, que la forme qu’il avait si bien décelée des anciens laisse son empreinte dans nos vies, qu’elle soit à nouveau formulée comme une prophétie. Dans le froid, dehors, j’avais plaint la mollesse des vraies possibilités qui s’ouvraient à moi, je plaignais le mythe de Sisyphe et celui du contemplatif-souffrant incapable de s’aventurer hors de la vallée jugée trop riche. Les jeunes gais de l'école C. qui auraient pu être intéressants n’avaient fait qu’à peine leur sortie, et quelques uns n’y étaient même pas rendus. En arrivant au loft, il y eût un appel d’un ami des résidents, ledit appel étant dû au hasard (me dit-on), et fut invité à son tour cet américain d’à peine dix-sept ans, figure exquise, originale, d’un blondeur mystique, un jeune homme à l’allure nordique, vêtu à la manière de Kaspar Hauser ou de Huckleberry Finn. Son regard était intelligent et toute la soirée nous parlâmes. Jamais ça n’avait été le coup de foudre comme ce le fut pour moi, et pourtant la soirée coula, imprévisible mais linéaire, sans lâcher le but. Mes amis qui étaient présents, nos hôtes, se rendirent tous compte de l’intensité inouïe qui grandissait dans un coin de leur cuisine, nos yeux rivés l’un sur l’autre. Ils commenteraient plus tard comment cette soirée avait semblé surréelle et pleine de correspondances pour eux aussi, comme si une magie très proche de nous tous avait décidé de se verser jusqu’à la dernière goutte à cet instant même. Ces amis, ils et elles savent, et s’étaient demandés auparavant s’ils devaient me présenter ce jeune homme depuis son arrivée à M., voilà un mois et demi; toutefois, l'école mangeait mon temps et jamais je n’étais disponible. Très avancée la nuit, quand tous étaient couchés, on s’est embrassé, et à un moment donné il apprit que son ancien amant, (qu’une semaine auparavant, et après une semaine très intense, lui avait dit qu’il ne l’attirait plus) était un garçon que j’avais déjà aimé et essayé de convaincre d’admettre son orientation, mais qui ne m’avait pas permis de le libérer, et qui m’avait dit qu’il était « aux femmes ». Ce fut une coïncidence étrange, et davantage que plus tard, au cours de la même soirée, marchant dans la ville au petit-matin, dansant, devait-on le rencontrer, cet amant qui nous avait échappé tous les deux. Heureux, car il m’avait dit qu’il me préférait à l’autre, on est partis vers chez nous où nous avons fait l’amour au moins quatre fois en douze heures, et d’une façon particulièrement intense. J’étais tellement ébloui par le contenu esthétique de ce paradigme qui enfin m’avait choisi, que mes érections n’étaient pas évidentes à démarrer. Tout mon corps vrillait et tremblait. Il ressemblait à tous mes anciens amants, et à tous ceux que j’ai désiré sans connaître ou projeté en fermant mes yeux, depuis le début de ma sexualité. Il me dit plus tard que son nom du milieu était Raphaël, comme l’archange dans le livre de Tobie (sans doute avait-il l’air d’un ange) : il avait aussi ce lien avec le peintre, et sa chevelure dorée et le classicisme parfaitement équilibré de ses formes me conduirent à la certitude d’être en train de goûter à un moment de la Renaissance. Je m’adonnais sous peu, et bien inévitablement, à l’idolâtre de ce corps de Tadzio très finement muscle, robuste mais mince, et sa peau de cachemire avec l’éclat de l’ivoire et l’élasticité insoupçonnée, à peine poilue dans des régions surprenantes, sa peau qui sentait la cire, avec une odeur ronde et naturelle. Son ventre ressemblait à une cithare, et à la hanche il y avait cette forme, ce code mystérieux qui coupe, arrondit, puis encore coupe, la forme du garçon. Le corps vu par Wilhelm Van Gloeden et le visage par Herbert List, la créature chantée par Thomas Mann – apporte-t-elle la mort? Dans tous les cas, il doit partir, et c’est une sorte d’être irréel, ou d’ange gardien, affublé des traits intimes de mon inconscient, et le fait qu’il parte m’attriste, même si l’on ne se connaît que très peu (et que je crois le connaître depuis toujours). Je lui ai dit que c’était ma meilleure fois, mon plus heureux moment, je lui ai offert de rester chez nous pour un temps indéfini; il a dit qu’il resterait un peu. Soudain, c’est toute la poétique de Walt Whitman qui semble émaner de ce garçon, et jadis sur une lancée, je restai paralysé, sans pouvoir dormir, ni manger, quand il fût parti – non sans m’avoir dit de lui laisser mon numéro. Après ce furent des journées entières sans donner de ses nouvelles, des journées lourdes, car quand il était parti, il avait plutôt l’air distant et résorbé. Je n’aurais pas pu supporter de lui demander si je l’agaçais, si j’étais encore une fois trop intense, si je semblais foudroyé; mais il avait, lui aussi, cet aspect de foudroiement, d’incompréhension devant la Nature. Avant de partir, il était sorti dans ma cour-arrière, dans la neige, et je ne l’avais pas vu, ni ses pas non plus. Pourtant, je voyais presque toute la cour de ma fenêtre, et pour avoir accès à la seule partie que je ne voyais pas il aurait fallu qu’il laisse des pas visibles. La légende commençait à s’esquisser : voici un garçon qui sautait des trains dans l'ouest à l’âge de quatorze ans. Moi, à cet âge-là, j’avais sauté la barrière de la tonalité et composé mon premier quatuor à cordes. Quelque chose nous habitait tous les deux qui avait formé notre rencontre, vers laquelle on a eu des trajectoires inexplicables même à nos propres yeux, plus colossales que l’imaginaire d’un seul humain. Le soir après qu’il soit parti, j’étais au party de l'école C., où étaient présents non seulement plusieurs des camarades qui m’avaient peuplé la tête, mais aussi ceux de l'école P. et en particulier celui que j’avais aimé douloureusement. À ma surprise, ces gens ne me touchaient plus au sens pédérastique, je les trouvais immatures et trop fiers, et je constatai combien ils nécessitaient de l’ordre social de l’acceptation, et de l’hétérosexualité réconfortante, pour pouvoir s’épanouir. Mon attitude envers ces anciens éromènes potentiels était cynique et noire, absurde et grotesque mais non pas drôle. J’avais atteint l’idéal, la forme m’était parvenue intacte, je reconnaissais le message, et dans un frisson sans queue ni tête, indescriptible illumination, je reconnus que le message m’avait été envoyé, à moi, par quelque chose. La magie s’expliquait, les chemins aboutissaient, l’attente avait un sens; arriverai-je à me libérer enfin, à croire au destin? Cependant, j’eus peur qu’il ne revienne pas, ou qu’il soit déjà reparti, et j’imaginais déjà ma mémoire aigre-douce lui chatouillant sur la voie ferrée, par un après-midi rouillé et pesant, tandis que L’île des morts de Rachmaninov s’alourdissait sur mes tristes épaules usées de nos ébats. Deux jours plus tard, au creux de mon désespoir, je trouvai, en faisant le ménage chez nous, son sac de voyage, placé derrière l’une de mes portes – la chose prenait une toute autre tournure. Sans doute, l’intensité que j’avais vécue, il l’avait partagée et aimée, et possiblement essayait-il de mettre de l’ordre dans ses émotions après semblable expérience. Une chose était maintenant certaine, et c’est qu’on se reverrait, et jusqu’à que ce jour soit venu, je n’ouvrirais pas ce sac, et je siroterais le peu de certitude qui me restait comme un élixir sauvage, avec la langue courbe et goinfre, et les yeux fermés.

Une ascension dangereuse


C'était une ascension dangereuse.

À chaque fois qu'on l'avait tentée on en était mort au froid d'échardes, sous de tempêtes impitoyables. Quelquefois, on avait reculé à temps; assez pour rester en vie, pas assez pour atteindre le sommet. On clamait sans plus que c'était du domaine de l'impossible. Et il ne manquait pas d'arriver un fou ou un innocent mal préparé pour l'entreprendre. Devant le pic de titans, les petits hommes venus le conquérir avec leurs minces provisions d'escalade semblaient échapper à leur propre ridicule.

Après des années de tentatives infructueuses, quand les journaux s'étaient lassés de fausses alarmes, et que l'ascension avait perdu son glamour initial, est apparu un mercenaire qui n'était pas spécialisé en escalade. Comme le cirque médiatique qui avait battue la région s'était longtemps tu, le mercenaire est passé relativement inaperçu parmi les locaux, et s'est fait heureusement ignorer par la terre entière. Personne ne contemplait même plus la possibilité qu'on puisse accomplir l'exploit, et par conséquent il a commencé l'ascension tout seul, sans le comité d'accueil ni les journalistes, par un matin couvert.

L'intelligence du mercenaire était sans conteste, et il avait passé des années à étudier systématiquement, à travers les journaux précisément, les erreurs de tous les candidats. Il s'était entrainé fort et en silence, à l'abri des vues et des clubs d'escalade et de plein air, et il parvenait maintenant à régler tout son savoir, à concentrer son expérience sur le seul but d'atteindre la cime. C'est avec une concentration féroce qu'il est parvenu, au lever du deuxième jour, au dernier rempart de pierre se dressant contre le ciel, et qu'il y a planté son drapeau personnel, unique au monde et dessiné par lui-même pour l'occasion.

Les mois sont passés sans que personne ne réalise l'exploit, et ce jusqu'à qu'une équipe de tournage réalisant un documentaire sur le dit sommet à bord de deux hélicoptères, remarque et filme la présence du drapeau du mercenaire, fermement fixé au pic glacé. À nouveau la presse s'était gavé de l'affaire, lançant cette fois toutes sortes de promesses d'élucider le mystère. Il n'était même plus question de constater tout simplement que la montagne avait enfin était gravie: il devenait urgent de donner un visage à la prouesse pour rassasier l'œil public.

Partout sur les ondes et jusque dans les églises, des inconnus qui n'étaient même pas en mesure de grimper un mur d'école s'avançaient comme les seuls et uniques responsables de l'ascension. Les réalisateurs du documentaire ont réécrit une bonne part de leur scénario, moyennant l'octroi d'un budget plus large par des producteurs avides de spectacle et de primeur, et le film s'est concentré sur l'investigation visant à démasquer le mercenaire. Le documentaire a gagné des prix à plusieurs festivals de haut prestige, et un tiers de la planète est allé le voir, comblant les attentes monétaires des producteurs, mais laissant la question sur l'identité du mercenaire sans réponse concluante.

Une fois de plus, le cirque médiatique s'est essoufflé et l'intérêt public a migré vers un autre spectacle. La montagne et les gens qui habitaient à ses pieds ont à nouveau eu droit au calme propre à ces terres. Et c'est le moment que le mercenaire a choisi pour retourner dans le paysage. Il avait décidé de répéter l'expérience en changeant le drapeau, et la nuit avant il était entré dans l'unique pension en ville. Vers huit heures on servait le repas près du feu, dans une atmosphère intemporelle.

Le mercenaire a demandé un deuxième bol de soupe; en le lui servant, le vieil homme qui s'occupait de la pension s'est adressé au mercenaire de cette guise:

- Je t'ai déjà vu par ici...n'étais-tu pas celui qui a planté le drapeau au sommet?

La maîtrise du vieil homme, mue par une philosophie a toute épreuve, désarmait sur le coup le mercenaire, qui s'est laissé aller au jeu avec l'inexplicable conviction que le vieil homme ne lui trahirait pas.

- Mais comment l'avez-vous su? s'est exclamé le mercenaire, la cuillère échappée par terre.

- C'est simple. Si je me souviens de ton visage, c'est que t'es déjà passé par ici. Sinon tu serais l'un de ceux-là qui sont morts, et je ne crois pas aux revenants, rendu à mon âge. La vanité a fini par avoir le dessus sur toi, et t'es revenu, et personne d'autre ne serait revenu...

- Et pourquoi alors ne seraient-ils pas revenus, les autres?

- Parce que c'est ça que ça fait, la honte d'avoir échappé à la mort.