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FRANCISCO LEQUERICA

16.8.11

Les pianos mourants


Combien de pianos ne sont que des meubles, réduits au silence? Chez combien de ces instruments s’est éteinte la voix par souci décoratif? Combien de propriétaires de pianos s’en servent-ils réellement?

C’est un drame qui se joue dans les salons des riches, autant que dans les bars des pauvres. Partout où la civilisation a touché à sa fin, on peut apercevoir un vieux mastodonte, de bois et de métal fait, ignoré dans un coin sombre, condamné à se passer de sa nature alchimique, à n’être enfin que la mince somme des matériaux qui le composent. Ces pianos sont comme les vieux garçons, qui ne s’attendent plus à que quelqu’un veuille leur mettre la main dessus. Sur leur corps, souvent, trônent nombre d’objets ostentatoires qui ne peuvent aucunement défier la beauté dont seul un piano est capable. Parfois, il y a une plante pour tenir compagnie à l’instrument – car il souffre. Il n’est pas inanimé comme une mauvaise reproduction en plâtre et en miniature du David de Michel-Ange, ou comme n’importe quelle autre aberration qui reposerait sur lui. Ces objets-là ne trahiront jamais, chez leurs propriétaires, d'autre chose que le mauvais goût, et c’est bien parce que seulement quelqu’un qui est dépourvu de critère esthétique, justement, pourrait se passer d’un piano lorsqu’il ou elle en a un.

Pour les pauvres pianistes pauvres [sic], qui doivent se servir souvent de ces pianos faute de meilleures ressources, le drame est double. Quand ils demandent s’ils peuvent jouer, ils se font répondre que le piano est déprimé; si jamais on ne leur laisse jouer dessus, ils font en personne le constat de cette dépression. Car le piano est dur, crispé, désaccordé, décoloré, glauque, malade en phase terminale – son double échappement s’est échappé par terre. On n'a pas pris soin de lui: l'instrument a des fissures dans la colonne vertébrale, imbattable d'harmonie. C’est comme un vieux qui ne veut plus qu’on le promène dehors, qui n’attend plus qu’un coup de hache, qui se cache, du coup. Mais plus le pianiste est pauvre, plus il est en manque de son instrument, et plus il insiste avec le bouche-à-touche. Il se peut alors que l’un de ces pianos revive, le temps d’un prélude, forme-sonate, ragtime ou blues, ses vieilles gloires oubliées, reconnaissant à nouveau le cadeau du toucher, revivant le périple des marteaux qui dansent, chapeautés de leur feutre.

Dans le bar, c’est une autre musique qui enterre le pianotage : video killed the radio star. Dans la maison, il y a un stéréo, il y a une guitare, il y a un ordinateur pour jouer à être un vrai compositeur avec des faux sons. Tout est enregistré, reproduit, amplifié, diffusé – rien n’est pur, de bois et de métal. D’autres temps courent, et chez beaucoup, le piano ne sert plus que de reposoir – de reposoir du kitsch ou de verre de bière. Or il reste, vestige – un fossile de mammouth pour l’unique intérêt des paléontologues. Ils le dépoussièrent soigneusement, l’ouvrent, constatent ses blessures, l’inspectent, apprennent de lui. Ils vont verser toute leur technique, leur vocation, leur expérience, à garantir son intégrité, à panser ses plaies, à choyer son âme moribonde. Avec leurs gants, ils vont faire briller l’ivoire de ce mammouth, puis l’amener au musée pour le montrer au monde entier. Mais personne ne veut rien savoir des mammouths maintenant que les éléphants sont électroniques.


Ce qui est le plus frappant de voir un piano abandonné, désaffecté, inutile, perdre ses jours et sa voix, est le manque de respect pour la vie qu’arbore innocemment son propriétaire. N’oublions jamais que des arbres ont été abattus pour toutes les raisons moins nobles qu’un instrument de musique. Alors, si vous êtes le ou la propriétaire d’un de ces pianos moribonds, réfléchissez à si vous agiriez de la sorte avec votre animal de compagnie : vous observerez qu’aucun chat ni chien ne tolèrera qu’on dépose sur son corps des bouteilles d’alcool ni des figurines en porcelaine, encore moins qu’on le relègue au sous-sol pour le restant de ses jours. Songez à tous ces musiciens qui jouent du Scriabine sur leurs genoux, dans leurs tristes trajets de métro. Parrainez-en un, si vous êtes de ceux dont l’excuse est de ne connaître que le début du Für Elise, et prenez des cours – cela aide beaucoup au bon fonctionnement du cerveau.

Toutefois, il ne manquera jamais des arriérés pour trouver le piano vieillot, ennuyant, pour préférer le condamner à la mort lente, au vœu forcé de silence. Ce sont les mêmes qui, de temps à autre, l’agressent de poings qui le font crier au cluster. Si vous êtes de ceux-là, si vous n’êtes pas assez intelligent comme pour vous intéresser à votre piano, donnez-le – il en manquera toujours.