BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

28.8.11

Lettre à Kent Nagano

(image: manuscrit du Concerto pour piano et orchestre de chambre, op. 26, de l'auteur)

M. Nagano,

Vous êtes de trop bonne volonté de rester à Montréal : un chef de votre pointure ne peut que faire honneur à cette vie musicale villageoise et partisane. Mais il faut que vous sachiez qu’ici, il n’y a pas de public, il n’y a ni tradition ni volonté d’en établir une qui soit viable et équitable. Il faut que vous sachiez que la nouvelle salle, les interminables bagarres de bureaucrates, et le marketing de votre gueule monolithique de grand chef d’orchestre, n’aideront en rien à sortir le colon d’en dedans de nous, ni à le rentrer au concert. Bien sûr que Westmount aime son Mozart bien cuit, qu’Outremont s’endort volontiers dans vos concerts de Bach-Mendelssohn, que le Plateau aime Pierre et le Loup, que Carmen fait encore fureur à Brossard et sur CJPX FM; certainement que nous avons des universités coloniales et même un conservatoire, plein de profs partout avec des maîtrises à l’IRCAM et au Conservatoire de Lyon, nous avons même des compositeurs chez nous. Or au-delà des descendants d’Alexis Contant et d’un cours d’été de Messiaen (au sujet du chant du loriot à tête de Christ), la toundra est vaste.

Il faut vous dire que vous arrivez ici, monsieur, dans le rien. Peu seront enclins à l’admettre car la volonté de s’imaginer une réalité cosmopolite et de prétendre l’incarner, est très importante dans ces contrées. C’est un peuple qui aime fort peu la critique; pour lui, la critique est toujours à combattre, même quand elle est utile et/ou bienveillante. C’est un peuple qui s’adonne à une boxe light, qu’il voudrait démocratique et éclairée. C’est pourquoi on vous impose un répertoire de grands classiques pâlots, décolorés, que vous devez être las de répéter depuis votre plus tendre âge, et qu’on vous prie de mitiger l’audace, car elle ne saurait séduire. C’est un peuple qui n’a jamais cherché – outre quelques poignées d’individus stigmatisés ou martyrisés – à contredire Lord Durham. Vous devez comprendre que, si vous voulez contribuer passionnément à leur culture déficitaire, ils vous feront seulement perdre votre temps avec des trivialités syndicales et de la paperasse, du fla-fla interminable disposé en écran de fumée, puisqu’ils sont en majorité à vocation de fonctionnaire. Le ravage du judéo-christianisme, chez eux, se manifeste par cette mièvrerie quotidienne, cette conviction d’œuvrer le bien à travers le calme tendu, ce culte du faux, du trafiqué, du trituré, de la purée incolore, ce besoin de procédure qui tue l’imagination. C’est pourquoi on vous propose des feux d’artifice pour attirer les gens à vos concerts, car autrement ils ne se seraient pas déplacés.

Les musiciens de l’OSM que vous dirigez ne sont plus que des fonctionnaires, des liseurs de formulaires sur lutrin. Ils sont plus occupés à éparpiller leurs activités que vous ne le pensez, car ils doivent aussi se nourrir et c’est dur (mais il y a bien pire dans les arts!). Voyez-vous, c’est qu’ici, la classe moyenne est imbécile à souhait et son seul encouragement de la culture est l’achat, pour le salon, de paysages insipides à Baie St-Paul qui iraient bien chez le dentiste. Le pouvoir d’acquisition n’est pas du tout allé de pair avec le niveau pédagogique ni avec l’avancement culturel : ici le maçon, le ferblantier, le mécanicien, ne sait que faire de son cash. Il encourage le hockey, la F-1, mais ni lui ni le gouvernement n’ont rien à cirer de la culture vivante. Il existe des exemples : vous devez remarquer, lorsque vous créez des œuvres de jeunes compositeurs, par exemple, des froissements et des fouillis intenses derrière vous, sans doute nuisibles à votre concentration. Ça doit vous démordre depuis un certain temps, n’est-ce pas, de savoir ce qui se passe dans la pénombre de la salle de concerts; et comme il est compréhensible que vous n’allez quand-même pas vous retourner, sensible comme vous l’êtes à la cérémonie, il est parfaitement souhaitable que vous soyez informé : tout ce bruit, ce sont des gens qui se lèvent et partent, dix minutes après le début du concert, parce qu’ils ne supportent pas la musique contemporaine. Des gens sans patience ni esprit, qui dérangent une rangée entière pour sortir de là au plus sacrant, loin de ces bruits intellos qui les assaillent et brisent leur modeste rêve de condo et de vocoder à la radio sirupeuse.

Alors, M. Nagano, ne soyez pas assez naïf comme pour voir une différence entre ceux qui partent, ceux qui restent, et ceux qui jouent sous votre bâton. Ils sont tous de la même caste. Les uns ont des études en musique, les autres ont du cash pour se faire voir en société et ferment leurs pactes secrets dans les entr’actes, et ceux qui n’ont ni cash ni études musicaux partent, généralement. On dit qu’il ne faut pas généraliser, mais au Québec ça frôle le ridicule. Pour sauver l’arche, il faut ajouter qu’il existe un pourcentage infime d’esprits de l’art, toujours attentifs, toujours ostracisés par la majorité, dont l’incidence demeure négligeable ou même imperceptible pour l’instant. Ne soyez pas de cette minorité et gardez votre vie, votre art, intacts. Séchez Montréal. Boycottez Montréal. Abandonnez l’OSM et ses chicanes de fonctionnaires. On ne sent pas, chez eux, l’enthousiasme véritable, spontané, viscéral, explosant-fixe (A. Breton), spirituel, engagé, imaginatif, grandiloquent, pionnier, anarchiste, immatériel, inextinguible (C. Nielsen) de toute activité artistique digne de ce nom. Autrement dit, si leur dolences étaient crédibles, ils feraient un grand bobo réel au gouvernement et joueraient dans la rue. Il y a des gens avec plus de talent qu’eux au Québec, avec plus d’études, de culture, et d’envie, qui mangent moins qu’eux. L’art ce n’est pas une job. Tout le milieu de l’art-survie, institutionnalisé jusqu’aux dents, mélangé avec le caractère de base de ce peuple – vide et fermé –, est comme un cancer pour l’art.

La chimio c’est l’art dans la rue, hors des institutions. Venez nous voir, on a besoin d’aide. Nous ne pouvons compter ni les poseurs avec leur cash, ni les docteurs en musique, ni les impatients parmi notre public. Personne ne nous encourage, outre nous-mêmes, nos amis, nos familles… Nous sommes les grenouilles-prince de la nouvelle musique, à prendre ou à laisser. Chaque bisou, une symphonie, french opéra. Déversons ensemble, monsieur, l’art dans les rues, dans les maisons, une dictature de l’art par-dessus la pauvreté, la haine, la violence, l’ignorance, l’arrogance, le mirage politique et syndicaliste, la division et l’impatience, un monument fait d’art seul par et pour tous, un semblant de futur.

Sincèrement vôtre,

Sara Falcon Blend