BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

22.8.11

Petit cours d'économie agressive


Ça ne donne à rien de battre l’argent. Ce n’est même pas le fait qu’il soit inanimé, qu’il ne puisse pas expérimenter la douleur qu’il cause. C’est juste qu’il ne se casse pas, que ça ne sert à rien d'essayer, dans tous les cas. Essayez de donner un coup de poing à un billet de banque, à la sale gueule d’encre qui se trouve dans son centre, pour voir : elle vous sourira toujours indemne. Aucune pièce de monnaie ne casse sous l’agression; pile ou face, personne n’a réussi à piler sur sa face. Aucun montant ne se démonte d’un marron en plein menton.

En fait, frapper la monnaie c’est ce qui la produit. Le plus qu’on en frappe, le plus qu’il en a. L’argent est tellement masochiste qu’il se reproduit dans la violence. Dans les temps du troc, on pouvait tuer la vache, pourrir l’orge, brûler l’étoffe, verser le vin et casser le pot. Aujourd’hui, la plupart des devises n’existent même pas physiquement, mais elles réussissent toutefois à régir chaque aspect de nos vies. Ainsi le dieu des monothéistes. Puis, comme la queue de la salamandre, si par un acte extrême quelqu’un réussit à blesser l’argent, il repousse : c’est tout dans son intérêt.

Il est commun de voir une pièce de monnaie plus vieille que nous, que nos aïeux, survivre à ce qui nous tuera. Souvent, quiconque nous tue, semble également enclin à protéger la monnaie qu'on porte sur soi. On sait qu’elle peut entraîner la blessure ou la mort, mais on ne peut – pour autant qu'elle ne garantisse surtout pas notre sécurité – se passer de l'avoir sur soi, près de soi. Une pièce peut sembler indestructible, mais elle fond à la chaleur; non pas celle de l’été, mais celle de l’été atomique et des rayons gamma. Les billets aussi flambent, nous prouve Gainsbarre, et pas sous le soleil exactement. Si le climat continue à se réchauffer de la sorte, l’argent fondra, mais nos fondements, nos fondations, se seront déjà effondrées depuis longtemps. Ah, nos dettes minérales!

L’argent est fait de paradoxes qui nous font le haïr et le désirer à la fois. Dans l’amour-haine, on peut chercher à frapper l’argent, et ainsi causer sa multiplication, comme pour les pains et les poissons. D’ailleurs, ce miracle n’était autre chose qu’une démonstration bancaire avec les pièces de monnaie du temps, clairement moins résistantes à la furie humaine. La vie serait facile, si ce n’était de l’autorisation spéciale que ça prend pour pouvoir défouler sa rage sur l’argent. En effet, seules quelques institutions et banques ont le droit de frapper la monnaie. Les autres citoyens, invalidés au sujet, se font plutôt frapper par la monnaie, et par les intérêts chers à la monnaie.

Plutôt que de vouloir donner une raclée à l’argent, il faut apprendre à doser sa rage envers lui en l’aimant un peu moins à chaque jour. On commencera par bouder une sortie, puis deux, les achats, les commissions, puis on cessera de l’aimer complètement, sans violence. Par ce processus de dévaluation, l’argent tombera en dépression, n’attirera plus personne et se suicidera du haut d’une corniche sur Wall Street. Pour symboliser sa mort, tous les marchés afficheront le rouge de son sang sur leurs écrans à défilement; or, d’autres devises plus fortes prendront leur place, frappées à mesure.

Quand il est question d’argent, comme c’est le cas de ce court (Forrest) cours, il est trop normal de ne rien comprendre. C’est le but. Autrement, l’argent tomberait réellement, ou du moins ce serait la fin de son exploitation brutale des ressources naturelles et humaines, ses expropriations, ses défonces, ses meurtres, ses prises d’otage, ses airs, ses paillettes, ses bijoux, ses cossins, ses faux seins... On a beau frapper l’argent, il se tiendra toujours débout. Apprenons donc à vivre sans lui, apprenons à vivre. Si nous comprenions, ce serait fini. Si nous pigions, ça cesserait. Si nous captions, ça arrêterait sec.

Or nous devrions comprendre tous en même temps, pour que ça marche…