BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

20.9.11

Bip-bip

...bip-bip…

Ces deux petits bruits qui se suivent, courts et stridents, sont devenus la signature sonore de toute ville motorisée, au-delà de tout doute. Pour les villageois, pour les berbères, pour tout citoyen hors de la portée de la modernité, ces sons sont sans sens. Leur absence de nuances, leur agressivité se décharge dans l’air et fait sursauter les nouveaux arrivants à chaque fois, sans faute. Désorientés par la farouche omniprésence de ce nouveau chant, qui paraît éclater à n’importe quel endroit, à n’importe quelle heure, ces vierges d’oreille se demandent quelle peut bien être la source du charivari; il ne s’agit pas d’oiseaux exotiques, d’art hyper-conceptualisé à grandeur de la ville ni d’un nouveau patois diffusé par mégaphone : ce sont des gens qui barrent ou débarrent leur voiture.

Insouciants lassés de leurs basses routines commanditées, ils se servent du démarreur à distance pour troubler la quiétude commune et ce, jusqu’à plusieurs fois par jour. L’acte est simple : sous le manteau, même dès la maison, appuyer sur un bouton; le vacarme résultant est pitoyable, et s’entend immanquablement à des lieues à la ronde. Avec l’ubiquité des autos en ville, le tumulte prend des proportions symphoniques. Même à l’intérieur des maisons, portes et fenêtres barrées, le signal s’immisce sans difficulté, court et sec, comme une décharge électrique. Or le bip-bip est bien plus qu’une béquille moderne pour un tour de clef, plus qu’une paresse célébrée par la technologie, plus qu’un raccourci comportemental relié à la quotidienneté banale : il est devenu un marqueur d’affirmation psychosociale, comme une pisse de chien traduite en ondes électromagnétiques, fendant l’air telle une trace d’odeur.

Des bip-bip, il y en a de toutes sortes : avec glissando de sirène ambulancière, avec modulation de fréquences, suraigus, avec staccato invraisemblable, avec goût de techno, accompagnés d’un spectacle lumineux à saveur de gyrophare…il y en a autant que de noms de cola au supermarché ou de couleurs d’étui à cellulaire, autant pour aider à définir une personnalité succédanée à l’intérieur des attentes psychosociales du système envers l’individu. On comprend fort bien que le film Avatar ait fait un carton, dans cette société prône au déguisement et au maquillage d’un soi-même désertique et malfamé. Les gens, à vide et avides de s’évider davantage, se moulent aux modèles officiels, canalisent leur soi-disant rébellion dans les voies de la contestation récupérée. Le pouvoir corporatif (qui célèbre le BP-BP) fait d’eux ce qu’il veut, qu’ils croient pourtant être toujours originaux et anticonformistes.

L’attitude bip-bip est l'un des symptômes d’une maladie qui se nomme l’insouciance, celle qui s’attaque toujours à autrui mais jamais à ceux qui en sont atteints. L’attitude bip-bip et l’attitude hip-hop vont main dans la main : il s’agit de s’en foutre souverainement de son prochain, de lui infliger sans cesse le poids dérangeant de l’existence et la cohabitation humaines sans rien lui offrir en échange pour nourrir son esprit. Bip-bip : comme un rot sonore proféré vulgairement au concert, au moment le plus délicat de l’émotion, comme un pet-sauce juste avant l’orgasme, déchirant la mince toile de l’harmonie spirituelle, du rêve humain, de la magie. Ces deux interjections machinales, répétées ad nauseam dans les paysages urbains du monde, sont une insulte au sublime.

Que ne peuvent-ils se taire, ces abrutis, avec leur foutu démarreur? Que ne peuvent-ils jamais pauser l’instant d’une réflexion sur le respect et la fraternité? Personne ne s’est jamais blessé à tourner une clef, même si l’automobile est toute une boîte de Pandore. Si la serrure gèle en hiver, il y a surement moyen de désinstaller l’option bip-bip du démarreur avec la simple déconnection d’un circuit électrique. Que ne peuvent-ils comprendre que leur connerie absolument évitable a des répercussions sur la paix d’autrui, sur les réflexions, la concentration d’autrui? Ou sont-ils si éloignés du sublime et du spirituel au point qu’ils ne sauraient concevoir que leur insouciance existe ni qu’elle dérange qui ou quoi ce soit?

On découvre qu’ils font bip-bip presque comme une incitation à la jalousie, pour attirer l’attention sur leur propriété d’un véhicule particulièrement coûteux et bien ciré, ou juste pour l’étrange plaisir de déranger. C’est aussi une démarcation de territoire, là où l’automobile est perçue comme un barème de succès social, de fausse virilité et de pouvoir (quelques uns font plutôt bite-bite). Et qui, en tant que piéton nocturne, ne s’est pas étonné de voir une voiture stationnée chanter toute seule au moment exacte, trop exacte, qu’il ou elle passait à côté, sans qu’il n’y ait pourtant une seule autre âme en vue dans la rue? On les imagine rire en bouffons depuis une fenêtre, loin des livres et des passe-temps constructifs, le pouce sur un petit bouton, à espionner les réactions piétonnières.

Il ne manque jamais d’avoir un con pour rater la procédure et partir du coup son alarme, simulant la difficulté à contrôler sa petite bébelle électronique. Il veut de l’attention, peut-être inconsciemment, et s’assure par ce moyen bruyant que beaucoup de monde le regarde. Mais – et voici le plus aberrant – ça ne surprend ni ne dérange plus personne, cette cacophonie disséminée; on trouve ça normal. C’est dire à quel point on est pollué de bruits, et qu’il ne faut guère se surprendre de l’atrophie de l’oreille contemporaine, de son incapacité nouvelle à digérer l’art ancestral ou contemporain, ainsi que de son besoin de se rassasier stupidement dans le bruit pulsant et machinal. La popularité du bip-bip n’est qu’une autre des preuves tangibles du fait que l’humain a perdu la carte et s’apprête à être hors-jeu.

Comme il devient l’habitude, cet auctor propose une dictature culturelle et des champs de son-centration pour ces contrevenants aux possibilités sublimes de nos perceptions. Pour punir les faiseurs de bip-bip, seraient affectés des commandos de musiciens, prêts à intervenir dans la vie quotidienne de ces gens de façon intempestive. Ils entreraient de force au moment où les insouciants seraient en train de faire l’amour, les devoirs, prendre une douche, dormir, bref là où ça fait mal, et ils leur assailliraient violemment de courtes interventions dissonantes, sans préavis et sans répit. Pour les récidivistes arrogants, le bâton de hockey (déjà si prisé des utilisateurs des démarreurs à distance) peut régler le problème assez facilement, pouvant scrapper un char sans peine, et un crâne au besoin, s’il peut être observé que l’attitude persiste.

Bip-bip : la folie en est faite, de ces gazouillis digitaux. Ce sont les poètes, les compositeurs, les gens qui savent et daignent encore se concentrer qui ont tout à perdre. On entrevoit le futur dépourvu de ces œuvres d’art qui ne pourraient jamais jaillir d’une inspiration importunée. Le bip-bip fait fuir les muses comme de la peste. S’il y a toujours eu beaucoup de débat sur l’existence de dieu, après le bip-bip il ne devrait plus rester aucun doute qu’il n’est plus là. Les gens dérangés par le bip-bip ne font pas bip-bip : ils se tiennent à droite sur un trottoir, connaissent et pratiquent le civisme, car ils savent que leur liberté s’arrête là où commence celle d’autrui. Les gens dérangés par le bip-bip ne font pas bip-bip : ils pédalent, ils marchent, ils sont plus en forme que les pouces des abrutis. Espérons que Darwin ait toujours raison.