BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

14.9.11

Co-Chair de Burqa
(ou comment vendre un livre
dans un pays de tatas)


Ce n’est pas par manque de littérature que le Québec s’écroule entre télé-réalités, c’est par manque de lecture. On a pu l’apprécier ce matin, à Radio-Canada, où le livre posthume de Nelly Arcan a été l’objet d’une remarquable mise en scène. Ça prend du scandale pour attirer les regards du Québec sur une page littéraire, du scandale psycho-pop, c’est le mot de Guy A. Autrement, le Québec lit la petite presse, se gave de Patrick Senécal et de pseudo-littérature, et confine Gauvreau au musée. Au Québec, il faut être mort pour être lu par plus que deux cents personnes. C’est ce qui arrive à la pauvre Nelly, requiescat.

Le directeur littéraire est là pour vendre le produit, et Guy A. accepte d’être le punching-bag, car c’est pour une bonne cause. L’animatrice pose des questions de matante à tout ce beau monde, sans oublier la représentante de la famille, et perpétue la psycho-pop au-delà de l’endurable, sans s’attarder jamais aux qualités littéraires de l’ouvrage en question, Chair de Burqa. Évidemment, on passe aussi sous silence tous les auteurs vivants qui sommes à veille de devenir l’objet d’une réunion avec des sandwiches sans croute, par action propre, par inanition d’après nos vent(r)es, ou suite à une intervention de l’escouade GAMMA, peu importe…

Au Québec, les éditeurs refusent tout, ils sont donc occupés! Ils traitent de haut (je généralise horriblement sous prétexte de ne pas pointer personne de mon doigt osseux d’écrivain creux). Il y en a que j’aime. La plupart m’ignorent. Le CALQ ignore tout le monde, et se fait à son tour ignorer. Il va me falloir calculer médiatiquement ma détresse, mesurer ma peine de livre en livre, mon désarroi avec cette société et ses rois qui me provoquent à tour de bras, dans mon droit de vie et de mort je vais devoir aller tout droit devant. Ils m’écouteront (je, tu, ilelle, nous, vous, ilselles, &c.) pendant un court instant si je prends ma vie. Mais quarante ans après qu’il se brûle le bec dans un jardin à Villa-Maria, Aquin c’est juste un pavillon de l’UQÀM.

Récupérer, récupérer…pauvre Aquin, pauvre Gauvreau, pauvre Arcan, pauvres malheureux, tous ceux qu’on a provoqué, qu’on a outragé, qu’on a démuni, pour après les recycler dans l’oubli d’un nom de pavillon, d’une salle, d’un nom dérivé, comme Pierre-Mercure, Claude-Champagne ou Le Vivier. Le pire c’est qu’un artiste vivant, au Québec, et spécialement lorsqu’il souffre, devient la cible et la proie de tout le monde : promoteurs, éditeurs, institutions, public, lectorat…; au fait, l’art au Québec c’est ça : se payer la gueule des artistes. Sans contredit, d’autres cultures (or lack thereof) ont produit leur lot de martyrs involontaires, mais au Québec, c’est comme si l’artiste ne se rendait même jamais dans cette catégorie, comme s’il ou elle ne dépassait jamais le stade de citron à presser. Quand Jérôme Langevin parle d’Arcan dans tous ses miroitements, de son éclat, de quelque chose de scintillant mais aussi quelque chose de tranchant, on dirait qu’il parle directement des royalties. Il faut avouer que parler des morts au Québec, c’est embarrassant, mais pas autant que parler des artistes.

On n’a en rien analysé, depuis deux ans que Nelly Arcan nous a quittés, les causes possibles de sa démise à part un petit elle avait des problèmes psychologiques. Je trouve que c’est le québécois moyen qui a des problèmes psychologiques, surtout quand il pollue ses cinq sens volontairement. Comme toujours, au Québec, dès que quelqu’un souffre, on laisse la personne seule, ce qu’est un réflexe étrange. On se fie au premier degré lorsque la personne dit vouloir être seule, on la laisse seule. Dès qu’elle a l’air en forme, on aime la taquiner, surtout si elle dépasse du minuscule corset de personnalité, initiative, honneur, imagination et courage que fièrement s’inflige à soi-même le québécois moyen.

Personne ne s’est demandé si la piètre situation de l’art au Québec n’a pas joué un rôle dans tant de suicides d’artistes, tant de petit-suicides d’artistes. Personne ne s’est demandé si le no future des punks trouvait une certaine résonance télé-réelle chez les artistes québécois-es. Personne n’a réagi à ces lamentables suicides, aux dépressions d’artistes, autrement qu’en les t(â/a)chant de fous ou de déséquilibrés. Personne n’étale – dans leurs vitrines – les livres de ceux qui sont encore vivants. Il faut avoir fait un scandale, ou mourir spectaculairement, dans les strictes règles du jeu, telles qu’énumérées par Guy Debord (tiens, un autre), pour se voir récompensé d’un intérêt mal placé, non pas sur les œuvres qu’on aura laissées, ni sur notre philosophie de vie, mais sur la morbidité de notre souffrance, un rapprochement fait sur la distanciation.

Le préjugé est tellement subtil au Québec, qu’il soit xénophobe, misogyne, homophobe, ou trichromophobe (peur du CH, comme c’est mon cas), il est toujours trop subtil pour être visible à l’œil nu, et donc se fait difficilement contrer. Nelly Arcan était une experte à l’heure d’exposer les préjugés chez les autres. Elle s’est sacrifiée pour révéler la bassesse fondamentale du Québec, ce pays (se voulant province) sans critique possible. Alors, c’est ça, vous qui profitez tant de l’art, continuez de vous payer notre gueule, sécher nos spectacles, ignorer nos livres, répandre l’ignorance et encourager le sport de masse! Ainsi, au fil des ans, vous aurez quelques illustres suicidés sans défense que vous pourrez vous réclamer comme part politiquement acceptable de votre tiédissante culture québécoise