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FRANCISCO LEQUERICA

5.9.11

Fondements de l'ableptique

(image: Réjean Thomas dans le film Les Fascistes on les a tous pendus à Nuremberg, réalisé par cet auctor)

Ableptique, n.f. : (du grec ancien, ἀβλέπτ-ημα, τό, «erreur, oubli» + -ικά, «praxis et savoir relatifs à»; anagramme du mot « équitable ») est un courant fondé sur l’observation et la manipulation, largement automatisée, d’erreurs techniques dans le but de réorganiser les symboles composants d’une discipline artistique; en cours de cartographie et d’expansion, l’ableptique fut découverte et établie par cet auctor en 2009. Synthèse des domaines de l’herméneutique analytique et de la création artistique avec des ingrédients décisifs empruntés à la culture digitale (cf. révolution de l’information), l’ableptique pourrait aussi être décrite en tant que fonction cyber-alchimique ou surréaliste, puisant dans le collage multidisciplinaire, le dadaïsme et la ’pataphysique, étant formulable en plusieurs disciplines à travers de techniques spécifiques tout comme le cyber-cadavre exquis et la bablepthomasie, en littérature, ou le kleptocollage vidéo ou son.

Voici un aperçu de quelques techniques d'ableptique appliquée:

Bablepthomasie
, n.f. :
Construction étymologique du mot : à partir du grec ancien, βαβλέπτομασις, mot à saveur médicale, à son tour issu des mots, Babel + ἀβλέπτ- + Thomas (Réjean, poète ultra-dadaïste québécois, 1950-2009) + μασός « seins » (ce qu’aurait fait plaisir au poète Thomas, et joue – en hommage à son style – sur son homonymie avec un médecin québécois dit le second, car il est venu au monde après le poète).

Définition élargie: En création littéraire, la technique nommée bablepthomasie consiste à se servir d’un logiciel de traduction automatique pour transformer, successive et stratégiquement, un texte littéraire, celui-ci étant aussi généralement de nature automatique mais de facture humaine. Précisément pour le choix du texte initial à broyer, en guise de matière prime ou fioul de l’expérience, l’auctor s’inclinera idéalement vers les textes poétiques (soit au premier degré, c’est-à-dire, des poèmes intentionnés, ou bien au deuxième degré comme, par exemple, dans le cas d’un objet trouvé) et spécialement vers ceux automatiques, écrits selon la méthode divulguée par les surréalistes. Le traducteur automatique sera utilisé sciemment et avec autant d’économie et de fantaisie calculée que la praxis de l’auctor le lui permette. Les traducteurs spécialisés, qui éviteront les coquilles, calques et autres erreurs de traduction, sont justement ceux à éviter, car le but en est de faire circuler le texte dans un jeu de téléphone arabe au travers des langues, avant de le faire revenir à la langue originale. Des fois, une génération de traduction suffit (on se rend compte que la Bible nous est parvenue dans un haut degré de transformation ableptique, quoique souvent malintentionnée) pour rendre justice au texte. Il est préférable d’employer des sauts vers des langues avec des graphèmes différents, comme le cyrillique, l’hébreu ou les langues orientales, pour en extraire le maximum des possibilités de génération d’incongruence de cette technique; il faut donc éviter de traduire inutilement vers une langue qui utilise un ordre lexico-grammatical similaire à la langue d’origine. De plus, en utilisant Google Translation, il est souvent utile de revenir à l’anglais entre deux générations de traductions en langues distantes: cette escale neutralisera les quelques impuretés qui auront tendance à s’accumuler au fil des traductions, dont la plupart auront lieu justement en anglais. En sortant du broyeur, l’auctor sera confronté à un galimatias parmi lequel il ou elle devra cueillir les fleurs du langage, les perles qui – de façon presque Jungienne, et des fois jusqu’en glacer le sang de coïncidences – élucident le fond de sa pensée. Par exemple, si un auctor ment délibérément dans son texte initial, le processus dévoilera toute la vérité, mettra l’épine dorsale de l’auctor à nu comme une session de psychanalyse ou de tarot et ce, par Google et sans Google. Il est impossible de trop insister sur le fait que le choix du texte d’origine est crucial et décisif pour la réussite du texte résultant. Ce dernier sera incorporé au poème ou au texte définitif de l’auctor selon le degré de souci de finition, et sera soit corrigé ou mis en forme, ou bien laissé tel quel avec zéro intervention. C’est à chaque auctor de déterminer la quantité de contrôle qu’il ou elle choisira d’exercer sur le processus et, somme toute, il ou elle pourra toujours incorporer le matériel obtenu de façon « magique » dans un texte refondé de nature plus traditionnelle. Néanmoins, il est fort recommandable pour chaque auctor, du moins lors des premiers essais, de varier l’intensité et la nature de ce polissage ou censure de ses textes résultants jusqu’à avoir bien assimilé la technique dans la sienne et compris ses paramètres de fonctionnement dans le cadre de sa discipline et son style personnels.

(image: Réjean Thomas dans le film Les Fascistes on les a tous pendus à Nuremberg, réalisé par cet auctor)

Découverte de la bablepthomasie : Le 24 août 2009, jour du décès du poète Réjean Thomas. La découverte lui a été dédiée sur le coup par cet auctor, puis la technique nommée en son honneur quelques mois plus tard, le premier poème ableptique étant en effet la Stèle de Réjean Thomas de cet auctor, lue aux obsèques du poète à Montréal. Depuis lors, cet auctor estime avoir raffiné la technique considérablement et a publié une bonne partie de ses résultats, au pire inégaux mais au mieux encourageants, sur le présent blog. Ces poèmes ableptiques ont exploré plusieurs aspects de la diacritique créative, de l’avancement cybernétique de la tradition de l’absurde/nonsense, du métalangage (donc de la méta-interprétation herméneutique), et des jeux oulipiens de figures de style, contraintes et mots d’esprit qui sont parmi ses illustres prédécesseurs intentionnels. Enfin, quelques blocs de ce matériel ableptique ont été utilisés indistinctement des autres briques d’inspiration traditionnelle qui ont composé le deuxième recueil de cet auctor, Faire Confiance à un Animal, publié, comme tout Thomas, par les éditions Poètes de Brousse. Dementia Universalis a autant été le théâtre de de cette expérimentation bablepthomasique que de poésie polyglotte composée de façon traditionnelle, ainsi que d’hybrides de ces deux formules, qui cachent – lorsqu’il est possible – les sutures et jonctions entre les différentes techniques de composition. À part la bablepthomasie, cet auctor proposait en 2007 un Roman Facebook, cyber-cadavre exquis qui a produit, malgré un petit achalandage, quelques dizaines de milliers de mots en deux parties d’une histoire enchevêtrée, bien que parfaitement compréhensible, grâce à une dizaine de participants. De celle-ci et d’autres initiatives cyber-dadaïstes comparables, cet auctor en souhaite la propagation à toutes les disciplines artistiques, au gré des nouvelles techniques créatives inscrites sous le nom de l’ableptique.

(image: moment du kleptocollage Sous Sol, autour du mouvement 15-M)

Image : Pour des projections muettes servant comme fond à des spectacles de musique et de slam, cet auctor a fait des montages de plusieurs heures à partir de sélections pratiquement automatiques sur des sites d’hébergement de vidéos populaires comme You tube. Ces films se nomment kleptocollages, et sont sujets à plusieurs automatismes générateurs. Les images sont superposées par couches de trois ou quatre, ce qui altère les couleurs et crée des impressions kaléidoscopiques où des références culturelles sont encore reconnaissables. Le kleptocollage, entre les mains de cet auctor, a pris des allures pamphlétaires à travers la juxtaposition conceptuelle d’images connues, p.ex. John Wayne tire sur la vierge avec l’enfant, une danseuse s’immisce entre un toréador et le taureau, &c. Encore une fois, chaque auctor devra calculer son degré d’implication dans la causalité du processus, bien que cet auctor ait trouvé que les meilleurs montages se font avec un minimum de contrôle sur les matériaux d’origine et un maximum de contrôle sur le processus chrono-formel du montage et du choix précis des juxtapositions.

(image: cadavre exquis musical)

Musique : Dans le domaine de la composition musicale, l’ableptique, étant la couve savante de l’erreur de technique, consiste en une sur-maîtrise qui serait « gaspillée » au profit d’une sémantique musicale complètement nouvelle, sorte de pastiche impeccable à la recherche d’une anarchie chantante et de l’astuce du pionnier. Le trio Sanatorium, op. 29 de cet auctor, s’est basé sur des perceptions académiques sujettes au critère collectif, de niveau technique, et s’est inspiré de gestuelles contraires à la syntaxe académique de la musique occidentale des 1000 dernières années, pour produire de la « wrong music », sans chercher à sonner comme un amateur, plutôt de transgresser la linéarité des rapports perceptuels dans le but d’élargir davantage la richesse sémantique collective et universellement compatible de toute architecture sérieuse à composante sonore. Sans perdre de vue la Sinfonia de Berio, la musique ableptique s’est déjà manifestée par des méthodes analogues au kleptocollage dans le domaine des sons. Cet auctor a kleptocollé une trame sonore pour un spectacle mixte qui servait de fond à ce dernier, permettant ainsi aux musiciens de réagir en temps réel aux sons préenregistrés. Souvent effectués sur des logiciels de montage vidéo plutôt qu’audio, les kleptocollages sonores de cet auctor se sont, jusqu’ici, caractérisés par l’étirement temporel et la juxtaposition d’œuvres classiques et contemporaines (p.ex. la trame sonore du court-métrage Petite Porte est une superposition étirée d’œuvres de Dvořák, Schumann, Thurston Moore et Conlon Nancarrow). Dans la même optique collaborative, la cacophonie calculée (ou jam réussi), le cadavre exquis musical ou renga (連歌) sonore sont d'autres méthodes ableptiques que cet auctor souhaite voir s’épanouir, d’autant plus que de nos jours, les logiciels vétérans du cyber-solfège et de la mise en forme de partitions comme Finale ou Sibelius possèdent des interfaces à accessibilité élevée qui aident à encourager et à dynamiser l’alphabétisation musicale.

Longue vie à l'ableptique et au souvenir de Réjean Thomas!