BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

24.9.11

La dolce milizia


Ça fait plusieurs fois que les hélicoptères de l’armée canadienne passent un beau samedi à voler au ras de la ville de Montréal, tour après tour. Ça fait donc plusieurs fois que j’ai eu l’air d’un fou-vrac pour mes voisins, en sortant précipitamment sur mon balcon pour diriger deux doigts d’honneur au ciel. Et c’est qu’ils passent si bas qu’ils ne peuvent vraiment pas me manquer. La fréquence de ces survols urbains et la seule présence de l’armée en ce pays me dérange. Personnellement, le fait qu’on ait une armée m’empêche de me sentir en sécurité.

Ça suffit. Qu’on me dise qu’il y en a d’autres comme moi qui – lorsqu’ils aperçoivent les soldats au recrutement en plein métro Berri – ont des envies soudaines et inexplicables d’avoir des superpouvoirs. Si ce n’était pas parce que l’hélicoptère, en tombant, pourrait tuer des citoyens, il faudrait se mettre à crier « go-go gadgéto-bazooka…» quand il passe bruyamment au-dessus de nos toits. Même le chat rentre intempestivement de la rue, exaspéré par le bruit des rotors soumis au Doppler et aux rebondissements sur façade de condo. Ah, de devoir tolérer encore ces magouilleurs armés, au service de la reine Élizabelzebuth et de sa gueule à vingt piastres, sans jamais voir de subvention sérieuse pour la culture ni une gratuité scolaire garantie jusqu’au doctorat!

Qu’est-ce que ça coûte cher, leurs gadgets et leurs scénarios rotoscopiés sur n’importe quel jeu vidéo d’action! Qu’est-ce que les politichiens [sic] accordent de l’importance à ça, qu’est-ce qu’ils dépensent! Qu’est-ce que ça insulte le heavy métal en l’utilisant dans ses annonces télévisuelles! Qu’est-ce qu’ils ont des gueules laides, d’abruti, de p’tit jock à gym, de douchebag à gun, de parvenu fendant! Si les soldats avaient une paire de gonades bien vissées pour vrai, ils écouteraient mes ordres sans rechigner, et suivraient ainsi l’exemple de la Grosse Baleine de Kubrick. C’est pourquoi, étant plutôt sédentaire et incapable d’envisager ou d’entreprendre certaines choses moches comme le terrorisme, je me réjouis quand ces soldats deviennent vite des héros [sic] pareil que quand le provocatoréador se fait encorner.

Clairement, l’armée et moi faisons deux, irréconciliables. Ils auraient pu me donner une licence de pilotage, une job et un gun. Drôlement, je préfère pas…

Aucun média ne mentionne ces manœuvres. Il faudrait vraiment que je fasse mon mononcle au téléphone pendant des heures avant de me faire dire que c’est un exercice secret. J’ai mieux à faire : chialer drette icitte. Aucun citoyen ne pose la question, et ce n’est pas la première fois que ça se produit : un soir en 2009, ils ont même fermé les lumières du centre-ville pour effectuer des vols de pas plus que cent pieds d’altitude en plusieurs hélicoptères, aussi sans lumières. Ils font quoi au juste? Ils préparent quelque chose? Je ne crois pas. Il s’agit d’une sorte de conditionnement de la population. C’est dire qu’il marche, ce lavage de cerveau, qu’on trouve plus étrange de voir un voisin gesticuler aux nuages que de subir d’incessants survols à basse altitude de la part de l’armée.

Ne devrions-nous pas être concernés? N’étions-nous pas ce peuple, tranquille et pacifiss’ [sic], qui a exigé massivement la paix en Iraq en 2003? Non, nous sommes encore et toujours des colonisés. Et il n’y a pas moyen de se concentrer pour créer une culture en ville, entre dérangements de bip-bip et de Griffon, de griffes, grippes et bouffons. Ceci est à inscrire dans l’éminente histoire de la pollution sonore humaine et de la banalisation de tous les symboles: six soldats trippent en hélico tandis que 500 000 montréalais s’en câlissent net et 37 intellectuels, cibles de GAMMA et/ou aristopunks (merci Yann) se font interrompre les synapses. Que, à l’instar du début de La Dolce Vita, l’hélicoptère de l’armée étrangère qui sillonne ces ciels transporte la croix de Jacques-Cartier jusqu’à la place Ville-Marie, et que Falardeau remonte le Styx à la nage pour le filmer!

Vive l’espace aérien québécois libre d’aviation militaire!