BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

8.9.11

Van-Hur:
sur l’inauguration
de la (Mal)Adresse Symphonique
et l’épuisement
de la neuvième symphonie
de CJPX FM


Encore la 9e de Beethoven. Encore, jusqu’à la lassitude, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à l’extinction de la télé, ou de l’espèce. Ce n’est pas pour rien que les Beatles répétaient sans cesse number 9, number 9 pour rire de Stockhausen et de la peur de la fin du monde… Si vraiment cette œuvre était sacrée pour quelqu’un, on la jouerait un peu moins. Le comble, c’est Kent Nagano qui dit, tout sérieux sur FM : On a bricolé un programme que j’ai trouvé unique, on n’a jamais entendu un programme pareil. Non, maestro, jamais je n’ai entendu la 9e de Beethoven; au fait, par les temps qui courent, le seul à ne pas avoir entendu la 9e de Beethoven c’est Beethoven (parfois même j’aime nourrir l’hypothèse que Mozart la connaissait, cette foutue symphonie, mais qu’il avait conclu sagement de ne pas l’écrire, ce qui ne l’a pas empêché de tomber, entre autres, dans le piège numéro quarante). On dirait que la commandite bourgeoise marche seulement à coup de 9es de Beethoven, d’Adagios de Barber, de Messies de Haendel, de Traviatas, de Bohèmes, de Strauß II et de Vivaldi. Un best of pour écouter dans sa Volvo comme fond pour la voix du GPS, à un pas de Céline et du Cirque, désolé hey [sic]. La technique du réchaud a atteint un maximum de concert (tant) : Par Jupiter (the bringer of Jollity), ils passent encore Ben-Hur à la télé! Réponse : meunoooon, c’est Ludwig Van-Hur – panem et circenses (Juvénal)!

Trois compositeurs québécois ouvraient pourtant le concert : Vivier, Tremblay, Julien Bilodeau. Radio Canada ne diffuse pas ce segment à la télé ni au public à l’extérieur; il s’agit du segment unique, québécois, marquant, essentiel de cette inauguration que tant ont vanté si longtemps. Radio Canada ne diffuse pas l’art de chez nous parce que l’art de chez nous n’intéresse personne ni ne cote plus en bourse, sauf en cas posthume (mais encore). Montréal vient de se doter d’une Formule 1, lance Christine St-Pierre, ministre de l’Inculture. C’est justement ça, la référence – la culture crue et cruelle de masse, l’imbécile heureux qui ne fera jamais partie du mince 2000 places de cette nouvelle salle qui provoque tant d’orgueil politiculturel. Nouveau, new, flash, flash! Les épouses des ambassadeurs cognent des clous, même Fred Pelle & Rhin pose. Les medias commentent la grandeur de l’évènement en mesurant le nombre de tronches connues : Ce soir c’était une soirée historique; il y a le public dehors mais il y a tout le gratin politique, économique et culturel qui est réuni ce soir, dit Claude Deschênes à Radio Canada. La soirée est historique, en effet, car ni ce gratin ni les médias ne risquent de remettre le pied dans la salle ever again. Ever. Again.

Même le maestro (qui confond Gilles Tremblay avec un montréalais) s’unit au chœur des conneries à saveur politique avec, dans son cas, de séduisantes déviations grammaticales et des essais infructueux de justifier son blême choix de programme avec la sensibilité de matante, le massacre d’Oslo et la crise économique. Puis ça patine longtemps avec la cantilène apprise de la ferveur québécoise, confondant ville et province à tour de bras, ce qui explique peut-être l’évidente confusion générale du maestro au sujet de l’art québécois et de son non-public. Un exemple : Dès le début j’ai voulu que la salle sonne comme Québec [sic], et ça doit être comme ça parce que la salle a du bois de Québec [sic], ça va avoir un orgue du Québec [ajout de plusieurs points cognitifs], il va avoir des chaises faits [sic, strike nine] avec des matériaux de Québec [sic, points perdus]; ça doit normalement avoir le son de ce qu’on entend au Québec. Ouf, j’espère que c’est sans vocoder, l’Hymne à la Joie. S’il était bien vrai que nos médias influencent nos opinions, voici – dans les mots de Claude Deschênes – ce que les plébéiens auraient pensé du concert inaugural de l’Adresse Symphonique : Je ne suis pas un spécialiste de l’acoustique mais j’ai l’impression que cette salle-là aime [sic] beaucoup les instruments, particulièrement les flûtes, je n’ai jamais autant entendu et si bien, les flûtes, même le triangle à la finale est entendu et perceptible [sic], c’est vous dire… Sérieusement : jamais n’avait-on pelleté tellement de bullshit autour de ce vieux Ludwig, qui s’avère presque être natif de Bonn aventure (Gaspésie).

Et qu’en dire, du concert? Le grand Yoda des chefs d’orchestre, Sergiu Celibidache (1912-96), avait tout à fait raison lorsqu’il avançait, répliquant à ceux – nombreux – qui lui reprochaient la lenteur de ses tempi : Qu’entendent-ils de la 3e flûte? Rien… « Un aperçu ». À quel point doit-il être grossier, cet aperçu, afin qu’ils puissent se le rentrer dans la tête?... « Un aperçu »…ce sont des ignorants éhontés! Cette remarque de Celibidache a eu beaucoup de poids pendant la piètre entrée des quatre solistes à capella (ben non, tu peux la chanter icitte), où le chaos et la maladresse était évidents, où le contrepoint disparaissait sous le manque de nuances, sous la couche de basse qualité, aux allures de lecture publique, de l’ensemble des musiciens. Ils sortent d’un conflit syndical et ça paraît : rappelons que cette symphonie (ou toune, pour les enfants de la réforme), n’importe quel orchestre la détient dans son répertoire. C’est comme un fond de cuisine. Mais du Beethoven c’est traitre, même si c’est souvent en 4/4 : surprise! La soprano avait envie de pipi, ou bien elle chante de même dans la vraie vie, avec des faces de détresse fortement inadéquates pour un hymne à la fraternité humaine. Les autres faussaient, le chœur aussi. C’était ennuyant. Le seul point positif c’étaient les bassons : bravo les gars, tout le long vous étiez là, forts de corps et âme, de bois et de souffle (mais après le concert!), présents, contrastants, vivants. Sans oublier le contrebasson, à l’entrée très difficile avant le solo de ténor, souvent ratée, épreuve d’élégance réussie avec grande distinction.

Par contre, et je n’ai rien contre le cirque, je ne vois pas le lien entre la 9e de Beethoven et des saltimbanques mal coordinés. Je sais, je sais, it’s rude, c’était le Cirque Truc, essaye donc de le faire, toi, le clown, &c. donc je vais le répéter plus clairement : c’était à chier. C’était gratuit dans tous les sens. C’était le côté plèbe, je crois. C’était le côté j’écoute-CJPX-c’est-ben-bô-mais-je-n’ai-pas-cent-piastres-à-mettre-sur-un-billet-de-concert-or-je-crois-en-la-démocratie-point-com. Le côté voyons-c’est-pas-vrai-qu’il-ne-se-passe-rien-à-Montréal-regarde-moi-ça-tout-le-beau-monde. Le côté : hey, c’est-y pas la toune dans l’Orange Mécanique, çâ? Réponse : oui, et les nazis la jouaient aussi en haute pompe, dans leurs rallyes à rien. Tout ce qui se passe en retransmission directe par écrans géants est à éviter, généralement. Ce spectacle m’explique pourquoi je n’ai jamais de subventions, mais dans tous les cas, ce cirque était complètement distrayant, hors contexte, et sans intérêt. Pourquoi n’ont-ils pas diffusé le Vivier ni les autres deux œuvres québécoises? À la place de nous vendre les bois de Québec [sic], chaises faits avec des matériaux de Québec [sic] et d’autres régionalismes idiots sans aucun lien pertinent à la musique (presque tous les pays peuvent fabriquer leurs propres chaises, maestro, et les québécois-es les achètent chez IKEA), pourquoi ne nous vend-on de la musique faite par des compositeurs de Québec [sic]? Ah, oui, il paraît que la musique contemporaine fait perdre l’équilibre aux artistes de cirque, parce que j’ai entendu ça dans « Shining » et c’est don’ de la musique angoissante. Merci, Hollywood! Merci, Clark Kent!

Il ne manquait pas – c’est très Radio Canada (la justesse Commonwealth se met en évidence dans la prononciation franco-fédéraliste du mot CANADA : il y a une emphase silencée, ouverte, susurrée dans le dernier A, qui se prolonge vers la gorge engoulée comme un orgasme contrôlé; tandis que le joual qui fait rimer CANADA avec LINDA et PIZZA ne peut y croire vraisemblablement, au concept vague et artificiel d'un pays de ce nom) – il ne manquait pas, disais-je, les petits mots mièvres de poésie disposée en nature morte au musée du neuf, déposés comme des étrons de souris dans les coins des vieux armoires à partitions. Oh, qu’est-ce que c’est périlleusement mièvre, le tout énoncé dans ce ton si juste, si équilibré au lithium, et avec toute la profondeur sensible, qu’on attendrait d’un employé bancaire, lors du party d’anniversaire de sa succursale. J’aurais juré que l’interprétation du 3e mouvement de la symphonie était le meilleur moment du concert, mais je n’en sais rien parce que je n’ai rien entendu. À l’antenne, ils ont interrompu, sans cesse pendant ce mouvement, le flot d’idées, de phrases et de sentiers harmoniques que Beethoven avait soigneusement écrit, pour le laisser clair, que c’était le mouvement « plate » de la symphonie, prône à la perte de cote d’écoute. Pour contrer la migration de la classe moyenne vers la commotion cérébrale de Canberra Crosby, on a vite inséré la face sympa de Dany Laferrière et le voilà qu’il nous parle d’esclaves et Wajdi de mitraille, et l’autre d’espoir, et qu’ils émiettent – avec le concert transformé en fond de conversation d’ascenseur – le chapelet des phrases de la poésie acceptable, post 9/11, de la poésie du lithium, du lifting, du lip-stick, du Lipton, sans que personne n’ait expliqué à Crosby qui était Schiller.

Enfin, la réalisation télévisuelle était pourrie. On pourrait jurer que les réalisateurs de la télédiffusion n’avaient jamais, eux non plus, entendu la 9e de Beethoven, parce que les plans étaient souvent à côté de l’action, ou arrivaient à leur cible carrément trop tard. Ils devaient, comme beaucoup, être désorientés parce que c'est si long avant le bout qu'ils connaissent, celui qu'ils peuvent siffler dans la douche; ça sentait l’improvisation, l’ineptie – ou les deux. On leur aurait même pardonné s’ils avaient au moins montré un peu plus la salle, dont il était question. Ou s’ils avaient diffusé le tout (en particulier l’œuvre qui a été faite exprès (…), « representing » la prochaine génération, selon le maestro Nagano, se référant sans doute au hip-hop avec cette tournure de langage). Mais non. Ils n’ont rien montré, ni la salle, ni les musiciens, ni la musique québécoise. Les médias auront beau ne pas tarir des critiques élogieuses à l’égard du concert, mais mon verdict final est marron foncé, sans contredit. Two thumbs down. Que dis-je : Nine thumbs down! Pour une fois, si le B’nai B’rith s’était opposé au choix de l’œuvre, j’aurais été d’accord…