BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

21.10.11

Kadhafi, mon chat et les Indignés de Montréal

(Photo: Wikipedia)

Je vous le dis qu’aujourd’hui, mon chat n’a rien mangé. C’est peut-être que, dans ma tête, mes opinions ont fait 180°; peut-être que Kadhafi a été tué à Syrte, qu’on a revu le lynchage de Mussolini par blackberry; peut-être que c’est la fin du conflit armé basque, le désarmement de l’ETA; peut-être que Charest a enfin nommé une commission d’enquête sur la construction, une commission absolument inutile puisque la comparution y est volontaire; peut-être que c’est l’annonce de coupures aux commissions scolaires, par la ministre Beauchamp; peut-être aussi qu’il y a eu une tentative de viol mercredi soir pendant l’occupation du Square Victoria.

Le chroniqueur Alex Jones affirme qu’on vise à éliminer 99% des humains à travers un virus létal. Nous sommes le 99%. Je sais qu’Alex Jones est vraiment chrétien et ça me démange, ses hypothèses conspirationnistes à saveur de feuilleton et de preacher, mais aujourd’hui je kiffe sa théorie. C’est que tout a du sens sous la perspective d’une grandeur-nature, d’un jeu de rôle mondial; quelque chose me dit qu’on s’apprête à détruire la gauche et la droite à tout jamais, et que tout ce qui s’est passé en cette journée est intimement relié. Peu importe ce qu’on fasse, ils risquent de nous exterminer maintenant qu’ils ont tout le ADN répertorié.

Nous pensons, dupes, que toute cette vague de contestation empêche le nouvel ordre de s’établir. Ma synapse de la journée me porte à une nouvelle conclusion : la contestation aussi faisait partie du plan. Le but du printemps arabe? De récupérer le pétrole et les aquifères de la Lybie et de neutraliser le pouvoir des médias sociaux, de trouver de nouveaux terrains d’exploitation. Le but d’exporter le printemps arabe? En Europe, de permettre son islamisation commercialisable et la chute de ses pouvoirs classiques; en Amérique, de justifier le renforcement du statu quo.

Bien que de plus en plus de tentes soient installées devant la Tour de la Bourse, je ne peux – après cinq jours de fréquentation – qu’être déçu. Pour emprunter l’expression d’un ami : c’est un safari urbain; en effet, de nombreux visiteurs et même quelques japonais munis de caméras de poche font le tour des lieux sans toutefois participer. On n’y trouve, mis à part quelques présences sporadiques comme celle d’Armand Vaillancourt, aucun artiste professionnel. Aucun poète, juste du slam, des jams d’amateurs heureux. Il est où l’appui de tant de déçus issus de tous les milieux? Où sont les foutus syndicats (voilà la gauche moderne)? Et la grève étudiante, quoi?

Excusez-moi, mais je fais beaucoup plus de mal à ce système abusif chez moi, dans mes cercles sociaux, quand je joue, quand je lis, et surtout quand je crée. Depuis que j’occupe Montréal, je ne m’occupe plus de ma Sonate GAMMA, op. 41, pour cor et piano, ni de mes deux romans, chacun en une langue, ni de ce blog, ni de mon chat (oui, l’animal, pas la jasette). Je vous disais donc qu’il n’a rien mangé aujourd’hui; l’assiette et le bol étaient intouchés depuis mon départ de la maison…

Avoir des AGs de quatre heures où n’importe quelLE idiotE (voilà la démocratie, n’est-ce pas?) peut embourber, malmener ou ralentir le processus décisionnel en intervenant, ce n’est que recréer les parlements, sénats et autres structures du pouvoir que nous dénonçons. Une infirmière a réussi à faire passer une loi proto-fasciste qui empêchait de fumer dans les AGs, qui se déroulent pourtant à l’air libre; franchement, une remarque polie aurait suffi à faire éteindre ma cigarette, pas besoin d’instaurer une loi que le pouvoir que nous dénonçons n’a même pas songé à appliquer. Sérieusement, quelle perte de temps et d’énergiiiiiiiiiiiiiiie (que ça criait comme dans un Rainbow).

Sortons les fleurs des pots, (comme peut se lire sur l’une des pancartes) et elles crèveront. Ce genre de slogan appartient à une poésie pauvre, à un art mauvais, à une esthétique avariée, à des critères sans références. Le manque de feu, de beauté ou de talent n’a strictement rien à voir avec la jeunesse. Ce camp de réfugiés, insalubre et précaire, cet âge de pierre, n’est pas la seule façon – et surtout pas la plus efficace – de combattre le capitalisme. Ça me donne une envie folle de rendre service (encore) à GAMMA (non, merci, je ne veux pas travailler pour vous) en crashant l’occupation Montréalaise : trop mièvre, pas assez folle-utile, pas assez folle-éduquée, pas assez explosante-fixe (André Breton), que du CÉGEP et des phautes d’ortografe [sic].

Faire partie d’une élite artistique puis désirer en même temps la mort du système, c’est d’être pris en sandwich. Ni gauche, ni droite. La plupart de nos indignés ont besoin d’être éduqués dans l’intuition et dans l’histoire de l’art avant de concevoir la lutte; ils et elles n’ont souvent pas saisi la nature du duende. Samedi, dimanche, j’ai vu des appuis de la contre-culture; leurs nombres diminuent, je crains n’être le prochain. À leur place, commence à s’installer une croûte opportuniste qui, comme des limaces, mangera les bonnes plantes.

Jacques Marier, un lecteur de Radio-Canne, suggérait qu’on occupe aussi « la maison symphonique, i.e, l'archétype de la classe des parvenus et le son est si beau ». Nous serions, à date, deux compositeurs à vouloir s’y asseoir en permanence (en plus, c’est chaud); je doute qu’on comprenne que c’est une occupation. Si ce n’était du foulard palestinien, on nous aurait pris pour des mélomanes. Pour les autres : je doute qu’ils se souviennent de c’est quoi un compositeur (je doute qu’on comprenne que c’est une occupation). Je suis tellement baroque, Obama.

Qu’est-ce qu’on écrit dans une journée comme ça?

Enfants de chienne, vous m’avez tué Kadhafi comme des osties de sauvages pas d’cœur? Je vais faire péricliter (d’késsé?) votre printemps arabe, votre automne à rabais, votre AG d’à la con? Indignés ou indignes, indignants ou indigents, in & daignants?

Qu’est-ce qu’on écrit?

Je vais créer un comité de ’Pataphysique et vous allez touTEs chier à terre? Je ne suis pas impressionné du tout (sauf de quatre ou cinq personnes, toutes pour des raisons différentes) par ce déploiement d’art amateur et de proto-المجلس الوطني الانتقالي ? Je ne crois pas à votre cessez-le-feu permanent ?

Mais qu’est-ce qu’on écrit, bordel?

On a failli violer une femme : votre démocratie ne marche pas. J’ai crié après un gars qui disait que nous représentions le peuple : Ne m’équivaut pas à ce peuple inculte par vocation, à la populace pis au prolo parvenu qui chie notre culture en allant au hockey ! Je ne représente que moi-même et personne d’autre! Et j’ajouterais maintenant que nous ne sommes pas le 99%, au mieux le 0,99%. Je sommes le 44%, à moétouseul (version Raoul Duguay). Dada Dada Dada !

Je reviens à la maison, lourd, dégoûté : il n’y a personne dans le métro qui manifeste, personne dans la Plaza Desjardins, dans son hall d’entrée aseptisée avec sa musique d’ascenseur, personne dans tous les endroits de la ville que je traverse. Tout est focalisé, comme un village, devant la Tour de la Bourse. On me dit : attends, ce n’est qu’un début. Je réponds, haïssable pour beaucoup : en effet, il y a beaucoup de débutants.

Dans mon cadre de porte, je me tiens hagard après ma journée. Seul mon chat parvient à me sortir de ma torpeur initiale. C’est là que je constate qu’il n’a rien mangé. Il n’a pas touché à son assiette depuis ce matin, quand j’étais sorti de la maison. Nous l’avons appelé Kafka pour aller avec mon nom, mais aussi parce qu’il se cachait derrière la laveuse. Ça faisait Kafkaïen. Je résous que mon chat est plus important que Kadhafi, que l’ETA, que les AGs foireuses, que la commission Charbonneau, que l’indignation elle-même; tout ça, ça fait partie du programme de notre intégration dans le nouvel ordre, que mon chat ne connaîtra jamais.

Kafka, au moins, ne me laissera pas tomber, comme ces humains traitres avec leur démocratie.