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FRANCISCO LEQUERICA

9.10.11

Menuhin et Carignan



Sur You Tube, la vidéo est relativement pauvre, le son décalé, saturé, griffé d’interférences; néanmoins, l’étincelle passe : il s’agit d’un extrait de la série The Music of Man (1979). Cette série est présentée par le célèbre violoniste Yehudi Menuhin (1916-99), et dans l’extrait il partage la vedette avec le légendaire Jean Carignan (1916-88), violoneux, dans un charmant pot-pourri d’André Gagnon adroitement nommé Petit Concerto pour Carignan. Le morceau est ingénieusement concocté afin de galvaniser le mariage de ces deux mondes dont l’amitié devient malheureusement si improbable sous les circonstances de l’histoire actuelle de la culture. À partir d’une simple structure A-B-A, qui reproduit le concept baroque du contraste entre solo et ripieno, Gagnon a introduit, composant un peu comme un DJ, des loops de Vivaldi et Bach pour Menuhin et, pour Carignan, deux chansons traditionnelles irlandaises arrivées au Québec par bateau : The Morning Dew/Kid in the mountain et The woman of the house. Le résultat est extrêmement contagieux.

Les années soixante-dix étaient ceux du prog, de la fusion, du retour d’une certaine esthétique baroque et des versions rock de grands classiques, de E.L.P. à Mantovani (non, pas Bruno). En même temps, la musique classique commençait à s’ouvrir, à faire des concerts dans des stades de sport; c’est l’apogée de Glenn Gould au studio, des théories de McLuhan, de la vulgarisation télévisuelle de Sagan, de Bernstein, d’Attenbourough. C’était l’époque où l’on s’intéressait aux instruments d’époque et à l’ethnomusicologie. La petite porte couinait en s’entrouvrant : la soupe s’avérait être bonne en 1979 pour cette rencontre, et au Québec l’espoir était encore très grand à ce moment-là. C’est dans ces circonstances que se produit la rencontre de ces deux grands artistes aux deux côtés du violon – le violoniste et le violoneux, le lettré et l’illettré, tous deux aussi savants. Le moment où passe le duende est clairement palpable sur cette vidéo pour autant que sa qualité sur le support de You Tube laisse à désirer. C’est dans le visage hébété et admiratif de Menuhin pendant le solo de Carignan. Ce regard nous dit à tous – vénérables grands singes de la musique que nous sommes – que nous avons beaucoup à apprendre de ce que nous avons ignoré pendant tant de soi-disant civilisation.

La même culture qui a produit Beethoven a ravagé aussi l’Afrique. Il faut réintégrer le concept d’orchestre dans notre temps, inclure et couver. Ça prend des concerti pour uilleann pipes et shō, pour banjo et kora, pour gaita colombienne et ney, pour tout ce qui est riche et à la fois boudé étonnamment par la culture savante. Réunir plusieurs univers par le compromis de l’observation et de la notation musicale, ce qui revient au compositeur, est une tâche difficile lorsqu’on considère que les joueurs de ces instruments exotiques s’avèrent souvent être incapables de lire la musique. Patience et technologie d’enregistrement peuvent – oui – réussir, mais l’incroyable outil de communication entre cultures qu’est la notation musicale doit être mis de l’avant autant que possible. L’apprentissage de la musique comme langue universelle devrait être obligatoire dans les écoles bien avant que celui de l’anglais, cette langue universellement imposée.

Un avertissement : le post-modernisme, la mise en sandwich de toutes les manifestations culturelles, ne convient pas (ou, en tout cas, ne convient plus) à l’avancement de l’art. On ne peut qu’entretisser un nouvel art qu’on ne saurait pas reconnaître maintenant, et le laisser se métisser avec une complexité évolutive digne de la vie elle-même, et ceci – avec le degré gigantesque d’infos, d’images, de distractions qui sollicitent notre attention – peut prendre plusieurs dizaines des années. Germer un truc autonome qui n’est pas une simple continuation ni un académisme cumulatif des génies passées, faire naître un truc à part entière comme le jazz, ou comme Carlo Gesualdo, par exemple, ça ne se fait pas sans souffrance purement humaine, ça ne se fait certainement pas avec des pilules et en se ravageant les tympans avec de la house de mauvaise qualité, ça ne se fait pas avec des conservatoires élitistes ni des programmes d’ordinateur pour snobs (e.g. Open Music, Max/MSP…).

Le post-modernisme déshumanise : le regard pénétrant et chaleureux de Menuhin, plein de respect pour la Musique avant tout, humanise.