BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

23.11.11

Indigneigement

n.m. action de déloger les Indignés sous prétexte de déneigement.

Le maire Tremblay sue. Il est au 99%. Le chauffage de la mairie est au max. Les tasses de café refroidi s’accumulent sur la table de conférence à n'en plus finir, et on demande vite à Manon de venir les débarrasser. Dehors, le duvet de neige devient une moustache tunisienne poivre-et-sel. Autour de la table, se massent impatiemment les représentants des forces publiques municipales : police, pompiers, intervenants sociaux, et d’autres personnages moins connus du grand public. Ils ont déployé une énorme carte du centre-ville où les ruelles font deux centimètres. Au vent, ça plane certain. Ils la prennent maladroitement à plusieurs pour l’étendre sur la table, libérée après le passage de Manon.

Ça fait des heures qu’ils sont là, excepté quand ils vont fumer dans l’escalier de service. Tremblay regarde par la fenêtre – bientôt, Noël, les cadeaux, les fêtes, les vacances : il faut boucler. Tous attendent. Il sait qu’il manque les gonades d’autres grands maires émérites, mais c’est sa force : il gouverne par l’ingouvernance depuis plus de dix ans. Il a toujours su gérer très efficacement son incompétence et celle de son cabinet. La crise qu’il affronte à présent exige de lui, a contrario, une décision claire, et ceci le rend extrêmement nerveux. Il presse ses aides de trouver des alternatives pour gérer la crise sans intervention.

Voyant la neige tomber avec plus de décision qu’il n’en a eue en dix ans, Tremblay se croit à bout de forces, à bout d’arguments, et considère soudain, dans son for intérieur, la démission immédiate, comme un dernier recours pour protéger sa neutralité de volonté. Mais la pensée l’effleure alors en voyant la neige, comme une bouée de sauvetage, à la rescousse de son prochain mandat :

– Messieurs, mesdames : voilà notre prétexte! Nous devons déneiger la ville, ce sera donc pour leur sécurité qu’on leur priera de partir avant que la déneigeuse elle ne passe! On leur dira qu’on ne veut pas leur faire bobo!
– Excellente idée, monsieur le maire!
– Bravo, hourra!
– Le prochain mandat sera nôtre!
– Vive l’escouade GAMMA! [sic]

Pendant la tempête, au campement des indignés, square Victoria, les tentes se réchauffent par des moyens humains à la disposition de tous. Le camp a périclité notoirement, en aspect et en karma, dans ces dernières semaines. Ce ne sont pas uniquement certains itinérants, c’est juste la subsistance de certaines mentalités. Mais le camp n’est pas le mouvement, et le mouvement n’est pas les mouvances qui le composent. Comme les poissons dans le courant, la terre tourne à trente mille mètres par seconde et personne ne s’en rend pas compte. Penser qu’on ose parler de quiétude sur quelques contrées de cette planète qui est un bolide spatial. Ainsi ce mouvement, qui n’en est pas un. Ainsi cette tendance, qui n’en est pas une.

Pour beaucoup, la contestation est un mode post-adolescente à abandonner dès que la relation amoureuse coagule pendant plus que trois ans, ou en cas d’études supérieures ou de job nécessitant la vente de son âme à Amazon. Il y en a qui en font de la politique. Ça me révolte de voir des drapeaux communistes dans toutes les manifs, et surtout chez les indignés. Les médias n’arrêtent plus de dire que ça vient de NY, d’Occupy Wall Street. Ç’en est une pâle copie d’une pâle copie, blanchie maintenant par la neige. Je suis de moins en moins indigné qu’on ne dise pas que ça vient de l’Espagne, et que c’est supposé être lié au Printemps Arabe. Peu importe, ce sera la job des geeks derrière Wikipédia, les moines des codex futurs.

Est-ce qu’on va être capable de trouver le message? Ce fameux message dont tout le monde parle et que je n’ai pas encore dégusté? Ici les gens sont trop pissous pour être leaders, et ceux qui veulent l’être sont trop souvent ineptes, ignorants ou malintentionnés, ou bien encore tous les trois ensemble. Aussi, et voilà le drame, de Riopelle à Julie Tzschneider (rofl), les vrais leaders s’en câlissent net. Et si vous lisez ce blog régulièrement vous aurez vu comment ma déception fait de plus en plus place à ma défection. Espérons qu’il n’y ait pas trop de défécation sur ma tête…

Alors, oui. Quelques-uns sont crissement à veille de se faire tasser. Il faut croire que les ambulanciers (les ambulanciers ont toujours raison) ont peur d’avoir des morts par hypothermie sur la conscience. On parle pas de Madrid ici, où l’hiver il fait autour de 0°C. On parle de husky et d’alcoolisme et d’engelure congénitale. Faut pas niaiser avec la poque. Il y avait un monsieur qui commentait sagement sur Radio-Canne : Je m’Occupe, Montréal ou quelque chose de semblable. Génial. Je m’occupe en tabarnak. Mais en dedans, là où mes doigts peuvent encore bouger pour faire du travail utile.

Mais – et voici la grand trait qui me différencie de la majorité des indignés montréalais au-delà du pédantisme – mes occupations sont pertinentes, durables et bénéficieront à une majorité, si non pas maintenant, un jour. Mes occupations, dont, bien évidemment, la tenue presqu’universellement ignorée de ce blog, sont à caractère créateur sans compromis possible. Quiconque s’y oppose, à ma création, a bien tout droit de la contester et de s’en abstenir. Par contre, celui ou celle qui cherche à empêcher ma création, comme le gouvernement Harper ou Charest, comme le Conservatoire de Musique de Montréal, comme tant d’autres institutions et individus, celui ou celle-là, c’est mon ennemi.

À eux je dis, par cette citation pas rapport (aucun rapport) de la Bible qui – à travers la liberté d’expression – me protège de leurs lois : 1 Samuel 17 :46. Amen. Que commence l’indigneigement. Que commence votre vie d’indigné, votre sommeil d’indigné, votre métastase de l’indignation. Indignez-vous vraiment, parce que sinon, c’est tellement mièvre que ça pue au nez. L’autre jour, les employés de McGill ont manifesté sur Ste Catherine, paralysant plusieurs trajets d’autobus municipaux. J’étais dans l’un de ces autobus immobilisés, quand un bonhomme âgé, tout courbé et chargé de sacs d’épicerie, rustique comme une Sagouine, a demandé tout sérieux à la chauffeuse :

– Késsé çâ? Encore les insatisfaits?

Chapeau.