BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

6.1.12

Speak Winter

1
Ça y est! J’ai fini par donner raison à tous ces ingrats qui me lançaient, lorsque je chialais contre le Québec, de m’en aller si j’étais aussi malheureux. Mes cliques et mes claques : quatorze ans d’infrastructure mièvre, de ponts et patries défaillantes, de pianos désaccordés avec neuf bières dessus qui ne sont pas à moi, de mitigez vos passions, de guerres de clocher chez les athées, de jobs empruntées deux mois aux vieux, de culs de banlieusards et de fils à papa qui sentent le pipi jusqu’à quarante ans, d’échecs professionnels déguisés en succès, d’urticaire devant l’ignorance volontaire malgré tant de bibliothèques et de connexions haute-vitesse, d’immigrants all-dressed, d’indifférence intolérante, de surdose de hockey, d’accents laids, d’abus de la GRC et de l’impôt, d’éducation déficitaire mais arrogante, de grèves inutilement festives, de bon indoor qui gèle la volonté, d’art terroriste et messianique et de rêves partis dans un reflux de sloche…

Tant de banques et de neige, qu’est-ce qui reste au pays? Je l’ai déjà dit : il faut encourager les gens de bien, qui ont encore une créativité en règle, de quitter le pays, de donner leurs miracles à des peuples plus reconnaissants et moins suicidaires que celui-ci. Je renonce à finir épuisé, rongé par le cancer d’un pays mort-vivant, comme Pierre Falardeau, martyr. De plus, ceci n’est pas mon pays. C’est l’hiver [sic].

2
J’étais arrivé pour donner, je pars avant qu’il ne me reste plus rien. Au mieux, dans ce pays je suis un imprononçable. Je m’explique…

Le poète Marco Micone, dans son Speak What, réponse candide de l’immigrant au chef-d’œuvre de Michèle Lalonde, assure que : nous sommes cent peuples venus de loin / pour vous dire que vous n'êtes pas seuls. Mais on a beau leur dire : ils n’entendent plus rien, ils veulent jusse être seuls. D'ailleurs, c'est politiquement correc'. C’est ce qu’il faut souhaiter : que ce peuple petit-meurtrier, à l’image de son climat, décongèle un jour, ne serait-ce qu’à force de bouder Kyoto. Qu’il n’ait pas une seule chance de se réclamer une seule autre vie par son indifférence. Qu’on rescape le talent de là, qu’il déserte collectivement les lieux. Que le Québec soit réduit à une nation d’arpenteurs-menuisiers, mineurs, constructeurs mafieux, bureaucrates, prolocrates hébétés au hockey télévisé, tous sans un iota de culture mais pourris de cash. Ibidem : vous souvenez-vous du vacarme des usines / and of the voice des contremaîtres / you sound like them more and more.

Pays ingrat, ignoble : on a tant fait pour te sortir de ta propre ombre, mais tu y restes volontiers, en crachant sur les héroïques qui résistent. Pays lugubre, finis déjà de mourir qu’on puisse naître…faire confiance à un orignal...

La preuve : ce même poème, Speak What, et la réaction qu’il a déclenchée lors de sa parution en 1989. Gaëtan Dostie, poète et militant indépendantiste, répond en ces termes à Marco Micone, et il vaut la peine de le citer presqu'au complet tant il est jouissif de constater à quel point il prouve mon point, quoiqu'il soit triste de voir à quel point tout immigrant au Québec peut se sentir personnellement interpellé par ceci :

Monsieur Micone, votre plagiat vous déshonore. Nous le recevons tel un crachat perpétuel sur la noblesse et la vérité du combat que des poètes de ce temps continuent de livrer. Nous vous nions le droit de nous insulter, de contribuer à stigmatiser ceux et celles qui ont subi dans le déshonneur encore perpétué, l'emprisonnement politique du Canada. Nous vous nions le droit de faire votre réputation sur le dos de Madame Michèle Lalonde. Nous vous accusons de malhonnêteté, de mauvaise foi. Envoyez votre texte au dépotoir de l'Histoire, c'est tout ce qu'il mérite !

C’est votre foutu peuple qui joue aux victimes, monsieur, et qu’on va envoyer au dépotoir de l’Histoire (on, pas nous). Au fait, vous l’avez déjà accompli vous-mêmes impeccablement. Il en découle tant de faiblesse de toutes ces protestations au sujet de votre intégrité que j’en suis venu même à en douter de son existence. Il ne faut qu’écouter tout le brouhaha qui se fait autour d’un entraineur unilingue anglophone chez le Canadien CH pour s’en convaincre. Ou lire Falardeau quand il dit que, au fond, Mordecai Richler nous a rendu un service incomparable. La Mordecai ado, c'est déjà plusse prononçable...

3
Tout peuple qui a besoin d’une Charte, d’une Loi 101 pour garantir la survie de sa langue ne l’utilise vraisemblablement assez pour dire autre chose que des banalités. Si le Québec produisait massivement de la littérature québécoise, si de son côté la population se penchait sur la lecture d’œuvres québécoises (je ne parle pas de Patrick Sénécal ni de Marie Laberge), s’il y avait un véritable intérêt pour sauver cette langue franco-américaine et pour la rendre utile, nul besoin de chartes, de lois, ni de respiration assistée.

On écrirait puis on lirait. Tout simplement. Ce nous de Gaëtan Dostie, qu’il utilise en index allongé, est la preuve ultime du racisme québécois : venez travailler, mais ne parlez surtout pas de nos petits bobos; parlez français, mais seulement à des fins mercantiles. English sells more wood and water. Bientôt, le français, cette langue déclarée inutile par l’état, celui qui représente mieux qu’ailleurs (à tort!) la volonté du peuple, pourra uniquement se trouver dans un musée ou dans une cabane à sucre. Bientôt il vous faudra, comme pour nous, bouillir votre eau avant de la boire. Peu importe la langue que vous utiliserez alors : toutes les langues ont un mot pour l’eau.

4
Tout ça illustre, plus ou moins vaguement, la raison pour laquelle, ayant pris part au 40e anniversaire de la Nuit de la Poésie, en 2010, aux côtés des grands de la poésie québécoise, et de Michèle Lalonde elle-même, j’ai demandé qu’on efface mon intervention du film de Jean-Nicolas Orhon. Pour l’Histoire, ou pour le dépotoir, c’est selon, je ne veux pas participer à la mascarade qu’est devenue la littérature québécoise à mes yeux. C’est pourquoi j’ai répondu bêtement aux courriels mielleux et insistants de l’adjoint à la Maison de la Poésie, qui me demandait de finaliser un contrat avec eux : effacez-moi.

Je devrais ajouter que je ne m’attendais qu’à un petit chèque symbolique de cinquante piasses, fait à un nom imprononçable, qui n’aurait provoqué en moi que le désir encore plus ardent de les sécher, pour qu’ils dessèchent mieux, qu’ils se dissèquent, au mieux. Véritablement, mon seul pouvoir est de rendre leur œuvrette incomplète, défaillante parce qu’imprécise. Imprécise parce que cette soirée, ce n’était pas le Québec. Le Québec il dort, il ne fait pas de poésie. Pour ma part, à la sortie du film, comme à tout moment clé ou serrure de la culture québécoise, j’étais ailleurs. De toute façon, la soirée était à chier et je me suis poigné avec pas mal de gens...

Je ne peux pas m’attendre à mieux de moi-même, au Québec…

En effet, le Québec réveille trop souvent en moi une envie primale de faire mal à qui souffre trop, réflexe inexplicable et souvent inavouable, comme si – en présence d’un animal en cage qui aurait tout fait pour éviter notre attachement – on prenait plaisir à brasser la cage et à y faire passer violemment des bâtons entre les barreaux. Le danger ultime est, cependant, de pourrir mon karma au-delà du seuil de reconnaissance, pour citer un certain prof de composition instrumentale à Montréal. Si je reste à écœurer l’animal, c’est à moi-même que je fais mal. Faire mal à ma confiance...

Je redécouvre mon attachement à mes origines, à ma langue maternelle, je reviens d’un long oubli. Je redeviens. Je mets fin à cet exil sémantique qu’a été pour moi le Québec. Je vais pratiquer un optimisme pour moi, ça va aider les autres. Un peu snob, mais empreint d’une nouvelle humilité, empruntée à Marie d’entre toutes les femmes. Je vous bise, Marie. Je vous fais la bise, Québec. À jamais, à un autre jour. Je m’en vais donner mes fleurs ailleurs; n’en prenez qu’après, que quand je sois trop vieux pour songer aux fuites.

5
Pour détourner Micone, le supposé détourneur, pour brouiller les pistes, pour parler nègre:

Levons le camp vers nos cent peuples
au loin (même ceux d’un autre siècle…)
pour leur
faire à comprendre qu’ils sont touseuls.

Et à mes amis et aux gens de talent (et de ta langue), merci, et partez, vite, avant que ça périclite. (Que ça quoé?). Que ça fôck. (Ah, oké…).