BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

13.6.12

Faire confiance à une prophétie



Le laboratoire a pris fin; il est temps de voir ce qu’a été fait.

Pendant des années nous avons travaillé à laisser la trace nécessaire, le sillon durable, l’étincelle adroite. Nous voilà au comble d’un épuisement fructueux, de ceux dont la crampe au muscle fait guise de caresse. Nous arrivons. Nous sommes arrivés.

Je voulais juste dire que je l’ai déjà dit; que nombreux sont ceux et celles qui ont choisi, depuis la tribune aride de l’indifférence, d’abolir le message que j’ai tant aimé léguer. Espérons que cette parole soit – aujourd’hui – livrée en toute sincérité, qu’elle ne soit plus ignorée comme elle l’a été par sa précocité dérangeante.

Le Québec n’était pas prêt pour ce message quand je l’ai livré. J’ai eu, dans le creux de mes mains, l’envie céleste de l’empathie. J’ai reçu en échange de mon geste, comme on dit, un char de marde. J’ai eu mal, j’ai eu bobo, je suis parti. J’ai dit : n’attendez plus rien de moi. J’ai dit : Hugues Corriveau, t’es con. J’ai dit : vous êtes ingrats, vous n’êtes pas prêts pour votre joie. Or je crois que mon effort valait la peine.

Je vis sans la hantise. Que je ne sois plus présent parmi vous, ça ne veut pas dire que je ne vous aime pas. Je vous exhorte de suivre votre cœur jusqu’à la paralysie de l’aorte. J’ai aimé vous brasser jusqu’à la névrose, je l’admets. C’était par amour. Mais si j’étais là maintenant, je serais en prison, parce que j’étais trop lucide, trop en avance. Imaginez ce que je vois maintenant. Vous vivez ce que j’ai déjà imaginé, souffert, écrit et oublié. J’en suis heureux, de votre mine.

Ce qu’était impensable il y a deux ans, lorsque j’ai publié Faire Confiance à un animal, est aujourd’hui dans la racine de toutes les bouches. Personne ne sait encore c’est quoi; peut-être un étudiant curieux retrouvera ce livre, reconnaîtra sa prophétie de symboles, comparera l’écrit avec le réel, et pleurera d’enthousiasme. C’était un livre du futur et voilà qu’il est pertinent au présent. Le Québec est réel, peut se lever, peut encore émanciper son balbutiement rêvé. Il se peut.

Sur la couverture du livre il y a une toile de mon cru qui aurait pu être peinte de ces jours-ci, tellement elle représente la réalité quotidienne. Le carré rouge ne manque pas, les jeunes manifestants non plus. Mais elle a été extirpée de mon imagination uniquement, voilà le hic. Elle a été peinte il y a trois ans, quand le Québec s’ennuyait, quand un tel soulèvement était impensable. Ce livre n’est alors que de la pure prophétie, ce livre n’est que prédiction d’un futur que vous avez rendu présent. Je suis heureux d’avoir prédit votre avènement.

Espérons qu’on ne me traite plus d’égoïste; je ne suis qu’un papa fier de son enfant qui marche enfin, qui perdure par ses propres gestes. Je ne suis qu’un papa fier d’avoir engendré la vie. Mais personne ne doit être votre père. Personne ne doit vous engendrer. Soyez grands par vous-mêmes; si je l’ai fait, vous pouvez le faire aussi. Chaque mot devient réel et la vie devient votre chef d’œuvre. Nous arrivons. Nous sommes arrivés.