BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

30.10.12

Un métier respectable



- Et…

Avec sa mélodie blême, la polka qu’elle a sollicitée ruine toute l’élégance de l’exercice; la professeure se promène dans les rangées, observant minutieusement les postures :

- Pointez, pointez! Vous êtes en retard sur la musique!

Une vingtaine de pieds brossent le plancher – devant, derrière, devant, derrière; le mouvement pendulaire des jambes à l’unisson se multiplie sur les miroirs, qui couvrent trois des quatre murs de la salle. Aitor essaie de coordonner sa main gauche avec les jambes, remarquant un décalage dans la section en arabesque.

Trop vite peut être? Non, déjà la prof le zieute derrière les barres :

- Ne ralentissez pas!

D’accord, se dit Aitor, ils sont lents de même, ils vont tous se faire engueuler; c’est sûr qu’elle m’arrête avant le détourné, elle va donner les corrections pour l’autre côté.

L’exercice change de dynamique :

- Penché! Deux, trois…

Aitor s’adapte et ralentit – ici la musique plonge avec les torses; un délice d’enharmonies mène au quatrième compte.

- Les bras, tenez vos bras, pour l’amour du ciel!

Puis les torses remontent, et le piano les guide jusqu’à l’équilibre. Comme prévu, la prof se tourne vers Aitor et fait un geste de conclusion. Aitor plaque un accord fantôme, qui plane au-dessus des têtes en effacé.

Est-ce qu’elle va demander deux accords à la fin? Non, elle parle déjà par-dessus la résonance de son geste magique, de son accord-amulette. D’ailleurs, personne ne s’en aperçoit – il reste là, stagnant, sans que personne ne le cueille. Personne ne lui donne le regard : le fameux regard qu’un danseur offre au pianiste lorsqu’ il est véritablement atteint aux tripes par ce qu’il entend.

Aitor regarde l’heure sur la montre-bracelet qu’il a placé dans l’espace à côté du la grave : 9h 27 et ils sont encore aux tendus.

- Je veux voir ces métatarses, hein? Gllllissssez les métatarses…fais voir, Sandrine? Je veux voir un vrai tendu, maintenant…hé voilà, alors pourquoi j’ai rien vu de ça à gauche? D’accord? Pour tout le monde?

La petite Sandrine se ferme la gueule devant la rhétorique de cette vieille poule insupportable. Aitor se demande si elle n’a jamais eu une vie sexuelle, cette prof qui fait soupirer tous les élèves d’ennui, tellement son ton histrionique de maternelle parisienne résonne dans le plafond creux. Elle déambule en sermonnant, puis se rapproche du piano :

- Bon, allez, à droite, s’il vous plaît…préparation…et…

Encore une fois, les quatre derniers comptes de la polka se manifestent dans la salle, précédant le thème banal – tout le monde est dos à Aitor maintenant. Il a l’impression que les jeunes corps se disloquent sur le port de bras, que personne n’a le goût d’être là. Lui en premier – il garde la montre à l’œil, martelant la polka à ne plus finir.

La vieille poule appartient au groupe de professeurs qui aiment claquer les doigts pour tenir le rythme. Sauf que du rythme, elle n’en a pas. Aitor anticipe ses accélérations et ses ralentissements, la guettant sans pitié dans ses promenades autour de la classe. Rendu au penché, il plonge le cours dans le même mystère – les torses disparaissent derrière des allées de fesses serrées.

Aitor arrive à l’accord – il y a une pulsion de ne plus le rejouer, de tous les laisser sans la cerise, et il finit moins audacieusement. Mais ici aussi, la prof détruit les derniers instants de la résonance avec sa voix stridente. Personne n’a envie de l’entendre à 9h32 – surtout pas Aitor.

C’est les jetés : il pense à sortir Belle qui tient ma vie, de Thoinot Arbeau, avec un walking-bass jazzé et pulsant, mais se doute que ce ne sera pas acceptable pour la vieille poule. Il se surprend à imaginer un panache arborescent sur sa tête, à 9h33. Tout le cours la regarde marquer la combinaison dans le miroir, sauf Aitor, qui lui fait face.

- Je, passé, je, passé, …

Quoi d’autre? Du ragtime? Non, se dit Aitor, trop trendy pour elle, elle va s’évanouir de modernisme – il va falloir lui servir l’un de ces trucs vétustes, l’un de ces gargouillis de ballet qui lui vont si bien. Puis il se souvient du thème principal de la Bacchanale de Saint-Saëns – ça rentre dans les accents, au moins.

Aitor s’aperçoit que l’exercice est impair, qu’il va falloir découper le thème en temps réel. Pas le temps de réfléchir, la poule s’est déjà tue, attendant que le cours se place en cinquième :

- Préparation…et…