BLOG PERPETRADO POR

FRANCISCO LEQUERICA

20.5.13

Une rencontre:
extrait du roman "La Rhétorique Incandescente" (2001-06)


(portrait de Clayton exécuté par cet auctor)

(27-30 juillet 2006) C’est arrivé si naturellement que je m’étais à la fois rendu compte et non, bien sûr. Pendant la pause du spectacle à l’ Utopik je descendis, conforme à la nouvelle loi, fumer ma cigarette en avant, sur Sainte-Catherine. Je l’avais remarqué pendant le spectacle, et maintenant il venait fumer sa clope aussi. Il s’adressa à moi en anglais, pour me féliciter de la performance. Nous parlâmes. Je demandai son nom : Clayton ; et d’où il venait? Du Texas, dit-il avec un grincement palpable. Il précisa tout de suite qu'il se considérait être l'un des trois seuls végétariens de ce vaste état. Nous étions tous les deux jetés sur ce trottoir sous le couchant tapant, sans que je sache que j’avais trouvé réponse aux questions que j’avais posées dans ce même texte. La pensée en tant que mécanisme de matérialisation est non seulement invocatrice mais très puissante à cet effet, beaucoup plus de ce que je pouvais imaginer. Nous allions passer ensemble les prochaines cinquante heures de nos vies, à titre d’espoir, de preuve, de document de force, d’immuabilité de la loi humaine.  Plusieurs aspects de mon style d’écriture qui m’avaient semblé être des défauts à la relecture, et que j’avais voulu polir (avec toute la naïveté que la cupidité peut contenir), sont apparus à mes yeux, à partir de ce moment, comme des moyens heureux pour attraper le destin en flagrant délit. Corrigeant très peu, j’ai trouvé par une sorte d’intuition, les détails qui prévoyaient ma rencontre avec ce jeune homme. Je ne fais que revoir le naturel avec lequel il a descendu les marches de l’Utopik, de sorte que je ne pouvais que l’avoir déjà connu, avant, très avant, comme il est naturel aussi de penser. Il n’y a plus rien de troublant dans mon souvenir de ce moment, sinon une sorte de sérénité que je considérais déjà comme étant inconcevable. Il y a un temps énorme de lenteur, préhistorique, dans ce qui est devenu pour ma mémoire l’une de plus gigantesques opérations d’absorption du présent.  Le problème est maintenant la divulgation de ce que j'ai absorbé, et c'est là que tout devient turbulent, le propos se fausse, car les mots y rentrent, et d'autant ce texte aura continué sa propre prophétie (...). Le texte s’animait selon je l’écrivais, mon présent s’imprégnait de mes pensées. Les preuves tant convoitées s’y trouvaient après tout, mais comment les déchiffrer, et comment livrer la suite? Clayton l’avait dit : I can’t word it. Pour la première fois, ce terrassement silencieux et haut-perché que je connaissais était vécu des deux côtés : ce n’était plus de la contemplation. J’aurais voulu voir quelle sorte de créature, prolongée vers la nuit, était assise sur le toit de ma maison en ce petit matin-là.